Scènes Bruno Coppens distille ses conseils délirants dans un petit livre salutaire, en ces temps assommants.

Coincés dans les embouteillages, le matin, vous avez sans doute souri tandis qu’il vous servait l’un de ses cafés serrés, sur La Première. Ou alors est-ce un samedi matin, forcément d’enfer, qu’il vous a fait éclater de rire. A moins que ce soit sur scène, que vous avez découvert Bruno Coppens, magicien des mots, jongleur de phrases et funambule des métaphores ? Car cet homme-orchestre met son talent au service de tous les genres. Même si, dit-il, il se sent plus libre encore à l’écrit qu’à l’oral. La preuve avec son dernier né, "106 façons simples de supporter ces temps assommants", tout juste paru au Castor Astral. "Par contre, l’écrit sans l’oral, ça me perdrait, ajoute-t-il. Si je n’avais pas le stimulus de l’auditeur à la radio, ou du public dans les salles, je crois que je serais mal. J’écris des chroniques dans des journaux et parfois, pendant des mois, je n’ai quasiment pas de retour… Et puis bon, ma matière, c’est quand même de jouer avec les mots et les sons."

Dans ce très recommandable petit ouvrage, truffé de conseils délirants, il semble pourtant avoir mis la pédale douce sur le jeu de mots, justement. "C’est un éditeur français et là-bas, on me connaît quand même vachement moins qu’en Belgique, et je voulais m’adresser à un public plus large. Le jeu de mots peut servir à ponctuer une chronique ou à donner un coup de projecteur sur un aspect, mais j’avais envie de quelque chose de plus light."

Désacraliser la philosophie

L’idée de ce petit recueil lui est donc venue quand, courses faisant, dans une bonne librairie, il s’est retrouvé pour la énième fois confronté à des petits bouquins aux titres racoleurs, genre "100 pensées positives" ou "Le mantra du jour". Le farceur qui sommeille en lui s’est réveillé d’un bond : il allait parodier le genre. "Avec un titre qui ressemble un peu à ça quand même", concède-t-il. Ajoutons que l’humoriste travaille, depuis quelques années, pour Les Inattendues, festival de philosophie et de musique à Tournai. Le rapport ? "Pour moi, les philosophes étaient des gens dans une bulle et qui la préservaient. Et puis, j’ai commencé à rencontrer des gens comme Raphaël Enthoven ou d’autres et je me suis rendu compte qu’ils sont très attentifs aux audiences des émissions, aux ventes de leurs livres. Bref, ce sont des gens qui sont philosophes… quand ils le sont, mais, au fond, quand il s’agit d’aller chercher ses enfants à l’école, ils sont comme nous ! Du coup, ça m’amusait de désacraliser un peu tout ça. Donc, plusieurs fois, je parle des philosophes, des mantras et de toutes ces pensées qu’on nous balance."

Il le fait de manière rudement habile puisqu’à plusieurs reprises, au fil de la lecture, on se surprend à se dire que, mais oui, au fond, ce n’est pas si sot de, par exemple, "Apprendre à écrire de la main gauche". Il jubile. "J’avais envie, au milieu des choses que j’espère drôles, d’en faire passer d’autres un tout petit peu plus sérieuses." Et de citer l’obligation à l’empathie qui semble s’être emparée de tout et de tous. "C’est impossible, si on a de l’empathie pour tout, on s’éteint, on s’oublie complètement. Il se faut se préserver, un peu…"

Fou, le monde est fou

A d’autres moments, en revanche, on se demande ce que Bruno Coppens a pris avant de se mettre à sa table de travail. Comme quand il suggère, pour supporter ces temps assommants, donc, de braquer les banques du sperme. "Je pense souvent à ce film de Woody Allen ("Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander, NdlR), dans lequel il est lui-même déguisé en spermatozoïde… J’adore. Et, de fil en aiguille, je me suis dit que ces banques-là n’étaient pas très surveillées. Alors qu’en fait, on devrait les préserver plus puisqu’on dit tout le temps qu’il y a de moins en moins de bon sperme. Voilà, ce sont des petites idées que j’ai, mais avec lesquelles je ne peux pas faire de thèses !"

Quelques pages plus loin, il suggère d’ouvrir grand sa porte aux témoins de Jéhovah, de leur proposer un café, de disparaître à la cuisine avant de disparaître tout court, les plantant là avec la grand-mère sénile ou le petit dernier qui hurle. De deux choses l’une, ou Bruno Coppens est un grand malade. Ou il ne s’agit là que d’une manière de rire pour ne pas pleurer. Car, de fait, nous vivons des temps assommants. Voire déprimants, alarmants et glaçants. L’homme de radio, qui a à commenter l’actualité plusieurs jours par semaine, en sait quelque chose. "Tout ça me bouffe une énergie vitale incroyable… Ecrire - ce bouquin-là, et de manière générale - c’est une vraie thérapie. Mettre des mots sur tout ça a quelque chose d’un peu réconfortant. Comme si les mots pouvaient sauver. Ces deux ou trois dernières années, le monde est devenu encore plus fou. Réunissez Trump, Erdogan, Bachar el-Assad et les djihadistes et vous avez une idée de cette folie. On vit entourés de drames et ce livre, c’est comme un sursaut pour s’en échapper un peu."Isabelle Monnart

Bruno Coppens, "106 façons simples de supporter ces temps assommants", Ed. Castor Astral, 152 pp., env. 12,90€