Scènes

Aurore Fattier crée en français la pièce de l'Américain Tracy Letts. Au Varia avant Namur et Liège. Critique.

Brumeuse, la lumière monte en fond de scène, sur un quatuor de musique de chambre (José Rodriguez, Dorelle Sluchin, Lorraine Roudbar, Jonny Viloria). Une paroi coulisse pour révéler le petit meublé où une femme s’espère à l’abri de son ex brutal et noie son pire souvenir dans la vodka. Intégrés au décor, des écrans - dont le fond irrégulier confère à l’image un grain singulier - dédoubleront les points de vue (Vincent Pinckaers signe la création vidéo). 


A l’écran, justement, le fantastique fait florès tant au cinéma que dans les séries. Bien plus rare au théâtre, il condense le défi que s’est lancé Aurore Fattier pour la création en français de "Bug", pièce de l’auteur américain Tracy Letts (1995) - qui d’ailleurs signa lui-même le scénario du film qu’en avait tiré William Friedkin (2006). La metteuse en scène a fait appel au dramaturge Sébastien Monfè pour une adaptation de l’œuvre d’origine à notre environnement (Sabine Theunissen s’est inspirée de la Cité Modèle, à Laeken, pour la scénographie) et à notre époque : post-11 Septembre, bouleversée par l’EI et les attentats, notamment de Paris et Bruxelles, voire envisageant sérieusement l’implantation sous-cutanée de puces électroniques. Sauf que tout cela, quoique bien présent dans nos esprits, n’a que peu de portée sur l’intrigue. Et qu’un smartphone au lieu d’un téléphone fixe ou une évocation furtive du Bataclan n’empêchent pas l’ensemble de paraître daté.

Fabrice Adde et Catherine Grosjean.
© Alice Piemme

De crainte peut-être de semer le spectateur dans trop de mystère, la mise en scène tombe dans l’excès d’explicite, jusqu’à faire basculer l’intrigue, arrivée aux rives de la SF, dans le grand guignol. Un parti pris, sans doute, qui offre de belles occasions de saillies drolatiques, aux dépens cependant de toute profondeur. Car si le fantastique, tout comme la représentation théâtrale, tient de la convention tacite entre acteurs et public, on peine ici à y adhérer autrement qu’à travers un détachement circonspect.

De l’intimisme à la paranoïa

Restent de formidables acteurs, dont la finesse s’illustre à ravir dans les scènes intimistes, puissantes et tout en retenue. L’attachement progressif d’Agnès (Catherine Grosjean) et Pierre (Yoann Blanc), ces êtres perdus et tourmentés chacun, distinctement, par la peur, confère à nos yeux plus de substance au spectacle que la paranoïa (son sujet central, Pierre étant convaincu d’avoir fait l’objet d’une terrible expérience qui le maintient sous contrôle) dont la restitution succombe sous les clichés. Tout en offrant à l’acteur principal une scène quasiment clownesque où déployer l’impressionnante palette de son jeu. 

Yoann Blanc et Claude Schmitz.
© Alice Piemme

Quant à Jo, amie d’Agnès, et Jérémy, son ex, Eléna Pérez et Fabrice Adde leur impriment des traits marqués avec habileté. Du moins avant que la caricature ne prenne le dessus, jusqu’au climax de ce scénario apocalyptique où surgit l’étrange Dr Joyeux (Claude Schmitz), médecin compréhensif ou expérimentateur sans pitié, à moins qu’il ne s’agisse d’un androïde usurpateur…

"Bug" tel que nous le livre ici la Cie Solarium relève davantage de la farce, là où on l’attendait comme un thriller nimbé de science-fiction aux forts accents socio-politiques.


  • Bruxelles, Varia, jusqu’au 9 mars, à 20h30 (mercredi à 19h30). Durée : 1h50. De 5 à 21 €. Infos & rés. : 02.640.35.50, www.varia.be
  • Ensuite au Théâtre de Namur du 13 au 16 mars, et au Théâtre de Liège du 20 au 24 mars.


Repères

Né en Haute-Savoie en 1975, Yoann Blanc se forme à l’Insas, à Bruxelles, ville où il vit.

Au théâtre - son premier métier -, il joue sous la direction, entre autres, de Michel Dezoteux, Falk Richter, Armel Roussel, Philippe Sireuil, Alain Françon, Selma Alaoui, Sofia Betz, Galin Stoev, etc. Mais aussi Aurore Fattier (dans "Bug" de Tracy Letts, actuellement à l’affiche au Varia, avant Namur et Liège) et Guillemette Laurent (dans "La Musica deuxième" de Marguerite Duras, spectacle de la Cie Colonel Astral créé à l’Océan Nord et repris par les Doms pour le festival d’Avignon Off 2018). Il est nommé à trois reprises dans la catégorie meilleur acteur aux Prix de la critique, en 2008, 2010 et 2015.

Le cinéma le recrute dès 2001-2002, pour des courts et longs métrages. "Un homme à la mer" de Géraldine Doignon (2015) lui vaut le Magritte du meilleur espoir masculin. On le retrouve dans "Une part d’ombre" de Samuel Tilman, qui sortira le 7 mars.

Mais c’est "La Trêve" , première série d’envergure de la RTBF (diffusée aussi sur France 2 et Canvas), qui fait de Yoann Blanc un visage désormais familier du grand public. Tournage terminé, la saison 2 est actuellement en post-production.