Scènes Remarquable spectacle de Milo Rau sur nos sociétés déboussolées.

Le Suisse Milo Rau (né en 1977 à Berne) est devenu un des metteurs en scène les plus sollicités des scènes européennes. Le nom de sa compagnie, "International institute of political murder", donne le ton. Son théâtre empoigne les grands problèmes d’aujourd’hui. L’an dernier, il fit sensation à Avignon avec son spectacle "Hate Radio", autour de RTLM, au Rwanda.

"The Civil Wars", créé au Kunstenfestivaldesarts 2014, est magnifique. On en sort profondément touché par ce que racontent les quatre comédiens, et l’esprit bouillonnant de réflexions sur nos sociétés sans plus de modèles ni de pères.

Le point de départ de Milo Rau furent ces jeunes Belges partis combattre en Syrie et que, parfois, leurs pères allaient rechercher au péril de leur vie. Qu’est-ce qui les a fait fuir la société belge et leurs familles ? Ne leur apportaient-elles plus aucune lumière ?

Il a mené l’enquête en Belgique avec quatre excellents acteurs belges et français (Karim Bel Kacem, Sara De Bosschere, Sébastien Foucault et le formidable Johan Leysen). Ils ont rencontré des jeunes et leurs parents. Milo Rau a imaginé un moment faire le lien avec ces Flamands partis se battre à Stalingrad avec les nazis. Mais au fil de ce travail, il est apparu que les réponses étaient sous la main, dans les récits de vie des quatre acteurs. Tous parlent de leur père : l’un, Berbère du Rif, était si violent que son fils voulut le tuer, un autre qui portait le même nom et prénom que Michel Foucault sombra dans la folie, un troisième actif dans la vague libertaire et gauchiste, devint alcoolique, et le quatrième se tua sur la route alors qu’il dirigeait la VRT.

Magnifiques acteurs

Les quatre acteurs viennent tour à tour, par chapitres, raconter ces vies, leurs liens au père. Ils montrent des documents, racontent des anecdotes, parlent des ambitions avortées des parents, de la fin des idéalismes, du vide que le père a dû ressentir, de leur manière, comme enfants, d’espérer et de réagir.

Tout sonne totalement juste, avec une dose d’humour (Johan Leysen, tournant pour Godard dans les années 80, est hilarant ou Sara De Bosschere racontant les milieux militants des années 70). Parfois c’est l’émotion pure : quand Johan Leysen, très prude, évoque ses deux enfants morts à la naissance. Et le miracle est que ces histoires répondent bien mieux qu’une "attaque" frontale du sujet, aux questions que pose cet engagement des jeunes en Syrie. Un engagement qui est rappelé en début et fin de spectacle. Car c’est de notre condition humaine qu’il s’agit. Et c’est magnifique.

Milo Rau, "The Civil Wars", au Beursschouwburg, Bruxelles, jusqu’au 24 mai. Infos & rés.: 070.222.199, www.kunstenfestivaldesarts.be