Catherine Dasté, femme de théâtre au passé présent

LAURENCE BERTELS Publié le - Mis à jour le

Scènes

Catherine Dasté est le genre de femmes qu'on aime tous croiser au hasard de nos destinées; une femme au visage marqué, toujours belle, qui se bat, qui a souffert et qui en impose.

Sans doute bourrée de défauts - on la devine un peu carrée -, elle ne les a pas dévoilés et nous n'avons pas cherché à les débusquer durant les deux jours passés avec elle dans cette demeure chargée d'histoire qu'est la Maison Copeau.

Connue pour être `la maman du théâtre pour enfants´, une expression qu'elle abhorre mais qui a le mérite d'être parlante, Catherine Dasté est aussi la petite-fille de Jacques Copeau qui a révolutionné le théâtre au début du vingtième siècle. Elle lui voue une admiration sans bornes. Son coeur, d'ailleurs, bat encore au rythme du Vieux-Colombier dont la légende a bercé toute son enfance. Fille du comédien Jean Dasté et de Marie-Hélène Copeau, comédienne et costumière pour la compagnie de Jean-Louis Barrault, Catherine Dasté se nourrit encore aujourd'hui de cet art bien vivant qu'est le théâtre.

C'est pourquoi, propriétaire de la Maison Copeau, magnifique bâtisse du XIXe siècle, perdue au milieu des coteaux de Pernand-Vergelesses, à quelques lieues de Beaune, elle organise tous les deux ans, sous les vendanges exactement, les Rencontres Jacques Copeau. On y marie alors les plaisirs intellectuels et sensoriels, les tréteaux servant tantôt au théâtre tantôt aux repas arrosés par les divins nectars de la région.

Festives, uniques, chaleureuses, ces Rencontres auxquelles participe tout le village drainent des artistes venus des quatre coins d'Europe. `Trois jours durant, ils sont invités à jouer dans les salons, les jardins ou les combles de la Maison Copeau, sur les balcons, dans la grange du voisin, dans les pressoirs, dans l'église quand ce n'est pas dans le lavoir d'autrefois´ raconte Catherine Dasté qui entre les Rencontres multiplie les stages et autres moments choisis de réflexion pour que, tel un torrent, le théâtre reste en éternel mouvement dans cet endroit mythique où les Copiaux, dont Louis Jouvet, firent leurs armes. Notre hôte reste très attachée à l'endroit et se bat pour le conserver. Elle vit modestement dans une dépendance de la maison où elle a installé un coin repos, bureau et coin cuisine. Telle une étudiante, elle trouve sa respiration dans la vue dont elle jouit et dans le rythme qu'elle s'impose. Pas question donc de se coucher tard même si le clair de lune invite aux confidences; pas question non plus d'entamer une journée sans les sacro-saintes méditations.Très occupée, Catherine Dasté voudrait se reposer un peu. Pourtant la passion du théâtre, de la Maison continue à la dévorer. Lorsque ses amis viennent de Belgique ou d'ailleurs, elle prépare un repas convivial à partager sur la terrasse en gravier qui devance la maison et offre une vue plongeante sur les vignes d'alentour. Aux coups de fil successifs annonçant deux ou trois heures de retard, elle s'adapte puis nous reçoit, heureuse de nous voir, saute l'apéro mais pas l'accueil, inoubliable. Et lorsqu'il s'agit de revisiter le passé, de savoir comment et d'où lui est venue cette envie de créer du théâtre pour enfants, elle nous fixe rendez- vous le lendemain, sous le grand tilleul de droite, à l'ombre du soleil de juillet.Catherine Dasté a épousé l'acteur- chanteur Graeme Allwright, bien connu des admirateurs de Leonard Cohen. Leur union n'a pas tenu, mais elle lui envoie encore un télégramme à chaque anniversaire de mariage. Elle l'a rencontré à Londres lorsqu'elle suivait des cours de théâtre à l'Old Vic, a eu trois fils avec lui et a voulu les élever elle-même car elle avait trop souffert d'avoir été confiée à sa tante pendant que sa mère taillait les costumes de Laurence Olivier. Elle met alors sa vie professionnelle entre parenthèses.

`J'ai fait du théâtre pour enfants par hasard. Graeme était à Saint-Étienne et, par un heureux concours de circonstances, j'ai été amenée à faire un spectacle pour enfants, Les Musiques magiques. Ensuite je suis allée dans les classes du XX e arrondissement. Je recueillais des histoires, j'avais envie de monter quelque chose. C'est alors, en 1967, que j'ai rencontré Ariane Mnouchkine. Elle avait énormément de talent. C'était un vrai génie de la mise en scène mais aussi un vrai tyran. `Mes comédiens jouent le soir et répètent l'après-midi. Je te les donne de 8h30 à 12h ´, m'avait-elle dit lorsque je lui avais parlé de mon projet. Et c'est comme cela que j'ai monté L'Arbre sorcier, Jérôme et la tortue qui a remporté un grand succès. Ma réputation s'est étendue de Paris à Aubervilliers parce que je respectais l'esprit inventif des enfants. Pour moi, la pédagogie était surtout dans la beauté, dans l'invention. On sortait à peine de 68 qui a mis l'imagination au pouvoir.´Ensuite j'ai monté Glomoel et les pommes de terre. Les gens y ont également été très sensibles, les adultes prenaient autant de plaisir que les petits à venir voir mes spectacles dont l'originalité était de recueillir les histoires que les enfants écrivaient eux-mêmes, d'après une idée de Jean-Marie Lancelot.´

Puis le travail de Catherine Dasté s'est développé, elle a assuré une saison théâtrale en banlieue parisienne, a créé, et animé pendant des années, la compagnie `La Pomme verte´, a suscité la curiosité de Françoise Dolto qui, ayant entendu parler d'elle, a voulu en savoir plus sur sa manière de travailler pour les enfants, a obtenu la création du premier Centre dramatique national pour l'enfance et la jeunesse à Sartrouville - et nous en passons, bien sûr...

Souvent présente en Avignon, au `off´ comme au `in´, avec des spectacles pour enfants mais aussi pour adultes - `Les Loups´, `La Chasse au Snark´ de Lewis Carroll monté avec Michel Puig -, Catherine Dasté eut, en 1982, les `honneurs´ du quotidien `Libération´ qui titrait sur deux pages `Catherine Dasté, la top du off´. Cela grâce au `Journal d'un homme de trop´ d'Ivan Tourgueniev avec Serge Maggiani et `La demande en mariage´ d'Anton Tchekhov.

Vigilante, elle vit aujourd'hui du passé mêlé au présent. Chaque souvenir vaut son pesant d'or. Qu'il s'agisse de ce livre, issu de son coffre à trésors, écrit et illustré avec tant de soin par la délicate main de sa mère lorsqu'elle était jeune fille ou de la direction qu'elle obtint du Théâtre des quartiers d'Ivry où sa carrière connut quelques rebondissements bienvenus. Car Catherine Dasté aime lutter, innover, changer. À l'aube de ses septante ans, elle nous a même presque donné l'envie de vieillir. Comment ne pas l'en remercier?

© La Libre Belgique 2002

LAURENCE BERTELS

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