Scènes

Sébastien Barrier révèle, avec ses complices graphiste et musicien, la magie de la page blanche. À découvrir les 15 et 16 mars au Théâtre 140. Critique.

Les mots de bienvenue, d’abord, alors qu’on entre dans la salle (du Théâtre au Fil de l’eau, à Pantin, en l’occurrence ; dans celle du 140 pour deux soirs cette semaine). Les mots qui fusent, coulent, éclaboussent. Les mots d’un parleur profus, fils de travailleurs sociaux, ayant bifurqué des études de lettres au monde du cirque, artisan d’un théâtre hors normes. 

"Tout ce qui échappe à notre regard est-il perdu pour autant ?"

Sébastien Barrier a longtemps cultivé un personnage, son double, Tablantec. Dans "Chunky Charcoal", il raconte comment, enfin, lors d’un voyage à la Réunion, il se débarrassa de l’encombrant marin breton. Un récit parmi une foule d’autres : du vrai - qu’il affectionne et questionne et malaxe, comme ce fut le cas pour son spectacle-fleuve "Savoir enfin qui nous buvons", fruit de sa rencontre avec des viticulteurs et de sa passion pour les vins naturels. Du terrien, du réel digéré, fictionnalisé si l’on veut, dramaturgisé à sa manière. 


Les mots, Sébastien Barrier les agence, les invente, s’en sert pour témoigner, joue avec, les livre en offrande, les cite, les révère, les bouscule, s’y accroche et s’en affranchit, en champion du méandre et de la digression. Des mots, surtout, il fait matière.

Paysage typographique

Comme de ce "Chunky Charcoal", la craie charbonneuse dont son comparse Benoît Bonnemaison-Fitte, dessinateur et graphiste, noircit l’immense page blanche qui barre la scène. Les mots surgis du flot de paroles se traduisent peu à peu en un paysage typographique singulier, sinueux, passionnant. Un labyrinthe, une cathédrale de verbe où se joue la cérémonie païenne à laquelle nous convie l’artiste. En musique aussi, avec les riffs mordants et les lignes mélodiques sculptées à la guitare par Nicolas Lafourest. 


Il est d’ailleurs question de rites dans "Chunky Charcoal", de paléontologie, de vocabulaire régional voire familial (farfouiner : chercher sans savoir ce qu’on cherche), de terre, de mer, de poésie (avec une longue évocation de Georges Perros), de ce qui nous bride et nous libère ("nos addictions sont des planètes"), de tout ce qu’on peut perdre (haleine, ses clefs, la mesure, son sang-froid, l’habitude, ses cheveux, son latin…), des traces qu’on choisit de laisser.

Entre l’oratorio et le happening beatnik - ancré dans son temps et pourtant sans âge -, une expérience polysensorielle, captivante, simplement belle.

Bruxelles, Théâtre 140, les 15 et 16 mars, à 20h30. Infos & rés. : 02.733.97.08, www.theatre140.be