Scènes

Ces deux-là sont taillés pour le rôle, avec la distance, la présence et la connaissance nécessaire de cet inoubliable printemps des barricades. Même si, en 68, le regard du premier, François Sikivie, arrivait à peine au niveau de l’ourlet des minijupes des filles. Neuf ans, c’est jeune, certes, mais suffisant pour garder des souvenirs prégnants de quarante jours hors du temps, déterminés à refaire le monde. L’autre, l’inénarrable Claude Semal, avait 14 ans, et se souvient des premiers pantalons de sa mère.

Sous chapiteau, «Circus '68», une des pièces maîtresses du Village de la contestation que le Poche consacre à Mai 68, démarre sur les premiers accords de la chanson de «Paris Mai» de Claude Nougaro. Assis côte à côte, dans leur costume d’époque, avec gilet de maille, cravate étroite et pantalon ajusté, les comédiens, mis en scène par Charlie Degotte, racontent Mai 68, un survol des événements marquants, un rappel des dates clés, de la contestation contre la guerre du Vietnam, de l’assassinat de Luther King, des revendications féministes ou anticapitalistes, des chiffres précis comme ces dix millions de grévistes, tout de même, et ponctuent leur discours, très documenté, des incontournables slogans - «Soyez réalistes, demandez l’impossible», «CRS SS» ou «Il est interdit d’interdire» - qui continuent à nous poursuivre mais que ne connaissent pas forcément les jeunes spectacteurs, public cible du Poche. Et qui pourtant entonnent «Gouvernement populaire» de gaieté de coeur. Et avec plus de conviction encore après que François Sikivie a comparé la participation du public à une méditation de vegan dans une boucherie!

© yves kerstius

De la démarche chaloupée de Sikivie en manteau afghan – vous vous souvenez, le mouton retourné brodé? - à l’accordéon de Semal, en écho à celui des ouvriers en grève, qui dote l’ensemble d’une tonalité cabaret burlesque, de la savoureuse imitation que propose Sikivie de Jacques Lacan sur une déclinaison de père - semper, perpétuel, percolateur... - délirante et à l’infini, à l’incarnation plus vraie que nature, par Semal, de Daniel Cohn-Bendit, ou encore, de Charles de Gaulle au couple Pompidou, tout y passe, dans un subtil mélange d’intelligence et de gouaillerie saupoudré de l’indispensable zeste de nostalgie. Cinquante ans déjà et pourtant, l’on s’y croirait, le temps d’un spectacle-reportage.


Bruxelles, jusqu’au 16 juin au Théâtre de Poche, 1a Chemin du gymnase. Reservation@poche.be ou 00 32 2 649 17 27 -