Scènes Sandro Mabellini concentre la pièce de Pascal Rambert dans le duo déchiré de Pietro Pizzuti et Sandrine Laroche. Chronique en deux temps d’une rupture implacable, sur le plateau nu du Théâtre de la Vie. Critique. 

Avignon, salle Benoît XII, juillet 2011. On découvre la pièce de Pascal Rambert (plusieurs fois primée depuis, abondamment traduite aussi), taillée sur mesure pour Stanislas Nordey et Audrey Bonnet, chaque personnage portant le prénom de son interprète. Dans la mise en scène de l’auteur, et avec ces grands comédiens, la forme prend le pas sur le verbe qu’efface l’emphase de la déclamation.

Cette version originelle est reprise, du 14 au 17 décembre, au Théâtre de Gennevilliers (T2G, en région parisienne) que dirige le dramaturge depuis 2007 et qu’il quittera bientôt, ce dont il s’explique dans un entretien à “Libération”.

Cependant, à Bruxelles, depuis le 6 décembre a éclos au Théâtre de la Vie une mise en scène neuve de “Clôture de l’amour”, par Sandro Mabellini. Vivant en Belgique, travaillant entre la Belgique et l’Italie, il a été formé comme metteur en scène par Luca Ronconi et comme performeur avec la Socìetas Raffaello Sanzio de Romeo Castellucci. Joli pedigree pour celui qui, côté mise en scène, s’est fait une spécialité des auteurs contemporains, dont Wajdi Mouawad, Joël Pommerat, Martin Crimp, Jon Fosse, Patrick Marber.

Pascal Rambert (récent lauréat du prix du théâtre de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre) entre donc dans ce parcours, et d’assez magistrale manière.

Pizzuti-Laroche, duel magistral

Stan et Audrey, ici, sont interprétés par Pietro Pizzuti et Sandrine Laroche. Dans leur histoire d’acteurs, il y a des collaborations (“Notre-Dame de Paris” et “La Belle au Bois dormant” à Villers-la-Ville), le Conservatoire de Bruxelles, et un grand homme de théâtre, Pierre Laroche, qui fut le professeur de l’un, qui était le père de l’autre.


Le plateau est nu, la lumière constante, un simple banc longe la diagonale de briques. Ils sont arrivés ensemble mais déjà distants, se sont débarrassés en silence, ont accroché veste, écharpe, manteau, sac. Aussitôt il s’échappe, gravit l’escalier, redescend à demi, jette ses premiers mots d’en haut. Elle écoute, elle encaisse.

“L’amour est une secte, et soudain le monde s’ouvre, et ce soudain, c’est aujourd’hui.” - Stan

Structurée en deux monologues distincts, la pièce alterne la géométrie émission-réception. C’est lui d’abord qui dit, qui déroule comme une phrase sans fin avec les hésitations, les répétitions, les reprises, les imprécisions, les précipitations du quotidien. Qui dit la fin de l’amour, la mort du désir. Et ce que cette fin elle-même, ainsi énoncée, dit de ce qui fut, de ce qui n’est plus, de la douleur et de la chair et de l’âme. Sa logorrhée est un flux tendu, un flot tempétueux, un constat d’échec. Ses mots, projectiles imparfaits et tranchants, s’élancent et se bousculent vers elle. La décrivent, l’invectivent, la terrassent. Enfin se tarissent.

© Andrea Messana

Rapport inversé

Elle est là. Le langage – son poids, sa forme, sa conscience, dont naguère ils jouaient ensemble – désormais campe de son côté. Elle ne répond pas. Elle questionne et affirme, accuse le coup et affronte. “Où sommes-nous quand nous aimons ? et quand nous n’aimons plus ?” Elle détruit à son tour, puisque plus rien ne tient debout. Elle esquisse un pardon. Elle tire un trait sans gommer leur histoire, leurs émois, leurs jouissances, leurs projets maintenant anéantis. Il la quittait. Elle s’en va.

Et le noir du théâtre résonne encore de ces mots, de ces maux, portés avec une puissance et une retenue peu communes.


Bruxelles, Théâtre de la Vie, jusqu’au 17 décembre, à 20h. Durée : 1h45. De 5 à 12 €. Infos & rés. : 02.219.60.06, www.theatredelavie.be

Le teaser en vidéo (1’30) de la création au Théâtre de la Vie : bit.ly/ClotureAmourTHM

Les extraits du spectacle d'origine, à Avignon : bit.ly/ClotureAmourT2G

Le texte est publié aux éditions Les Solitaires intempestifs.