Scènes

Dominique Roodthooft livre une création inclassable, mouvante, émouvante et roborative. Un spectacle du Rideau de Bruxelles au Marni, puis au Théâtre de Liège. Critique.

Curieux télescopage. Un soir : du théâtre, indéniablement, un classique dont rien dans son traitement aujourd’hui ne dit la nécessité. Le lendemain, dans un théâtre, qui accueille la production d’un autre : un moment, un objet, une chose protéiforme et sensible et pensée et en mutation. "Est-ce que c’est du théâtre ? Je ne sais pas", dit Dominique Roodthooft, qui affirme utiliser "la scène comme un lieu de travail collectif autour d’un sujet fort que nous allons partager avec un public".


À l’origine de cette nouvelle création du Corridor, il y a l’histoire - vraie - de Judith Scott, trisomique, sourde, muette, placée enfant dans une institution tandis que sa jumelle entamait une scolarité "normale". Joyce retrouvera sa sœur 35 ans plus tard, et lui permettra de s’épanouir en créant. Judith Scott (1943-2005) enrobe de fils et autres cordes des objets divers, récupérés, qu’elle transforme en cocons. Et devient une figure importante de l’art brut.

Présente avec ses comparses sur le plateau au centre duquel s’amassent tissus et pelotes, la metteuse en scène raconte ce parcours, chargeant d’émotion le début du spectacle. À peine a-t-on craint la submersion que Cocon bifurque, entraînant le public dans une digression réfléchie, de la vie des champignons aux travaux de la philosophe et biologiste Donna Haraway, en passant par le langage créateur selon David Abram ou la figure à la fois protectrice et prédatrice de Méduse - entre autres. 

Isabelle Dumont en Méduse, figure protectrice et prédatrice, cousine des poulpes, calmars et autres êtres tentaculaires.
© Beata Szparagowska

Si les références abondent, elles ne sont jamais ici brandies comme un outil de connivence excluant ceux à qui elles échapperaient, mais comme les ingrédients d’une pensée en construction : le "lien bricolé", généreux et joyeux, dont Dominique Roodthooft tisse ses propositions.

Entre conférence et performance, un chemin

De même que la trilogie Smatch ou, plus récemment, le dispositif itinérant et ouvert du Thinker’s Corner , Cocon se présente comme une sorte de canal, où le sens fait art et l’art fait lien. Est-ce du théâtre ? Qu’importe. C’est en tout cas un chemin où s’aventurer se révèle passionnant.

Ni vraiment conférence, ni purement performance, la création doit aussi beaucoup à ceux qui l’habitent de leur voix, leur corps, voire leurs propres histoires : Éric Domeneghetty, Isabelle Dumont, Clément Papachristou, Guillaume Papachristou, Mieke Verdin, dans la scénographie à malices de Valérie Perin. 

"Je fais le pari que le spectateur est intelligent" 

[D. Roodthooft]

Comment organiser son propre étonnement ? demandait jadis le collectif Transquinquennal (avec qui Dominique Roodthooft a d’ailleurs collaboré). Cocon soulève des questions similaires, en y articulant celles de l’inclusion, de l’évolution, de la transformation.

Éric Domeneghetty (la tête) et Clément Papachristou (les jambes), dans un moment où langage et mouvement, forme et fond se télescopent avec humour.
© Beata Szparagowska

  • Bruxelles, Rideau @Marni, jusqu’au 18 octobre, à 20h (mercredi à 19h30, dimanche 14 à 15h, jeudi 18 à 14h et 20h). Durée : 1h25 env. Infos & rés. : 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be
  • Rencontre 

    avec Dominique Roodthooft 

    et l’équipe du spectacle, mercredi 10 octobre après la représentation. Modérateur: Cédric Juliens. 

  • "Cocon" sera ensuite à Liège du 23 au 27 octobre : www.theatredeliege.be