Scènes

Tg Stan , célèbre collectif flamand, s'empare du roman culte de Tolstoï sous le regard du Portugais Tiago Rodrigues. Critique.

En six couples, trois langues et mezza vocce... Quand le tg Stan – Stan pour Stop Thinking About Names – s'empare d'Anna Karénine, on s'éloigne de la fougue et du romantisme tolstoïens. De la veine russe au pragmatisme flamand, le roman culte désincarné s'ouvre sous une nouvelle page à la lecture de Tiago Rodrigues, grand nom de la scène internationale, directeur du prestigieux Théâtre National Dona Maria II, à Lisbonne, et doublement présent cette année au festival d'Avignon, avec «Souffle» et «Tristesse et joie dans la vie des girafes».

«The Way She Dies», créé le 9 mars dernier à Lisbonne,était quant à lui à l'affiche du Kaaitheater à Bruxelles pour trois soirs, les 20, 21 et encore ce 22 avril. Cette "Anna Karénine"-là ne livre pas une version théâtrale du roman mais observe son influence sur deux couples vivant dans des villes, Lisbonne et Anvers, à des époques différentes. Deux couples au bord de la rupture, deux adultères, deux passions hors des liens sacrés du mariage qui pourrait voler en éclats, selon l'effet lecture.

«Je suis très intéressé par le fait de relire et de raconter pour la centième fois des histoires qui nous ont formés, non pour la pédagogie mais parce qu'elles nous ouvrent des portes à des mystères que la façon dont on communique aujourd'hui ne peuvent pas ouvrir», explique le metteur en scène.

Le premier mari ne donnera donc pas son verdict tant qu'il n'aura pas fini son roman et choisit la solitude pour seule compagnie.

Naturel désarmant

© Filipe Ferreira

Coulisses à vue, selon la coutume du célèbre collectif flamand, jeu d'un naturel désarmant, toile de fond gris-bleu pour accueillir les surtitres d'un spectacle qui se jouera alternativement en flamand, français et portugais, et plateau quasiment nu à part un banc par-ci, une chaise par là.. On évolue dans la plus grande simplicité et des costumes contemporains à part une robe de flamenco qui se dégrafera sur scène ou une toilette d'époque, taffetas et couleurs chatoyantes, enfilée à la hâte pour une étreinte sous tempête de neige. Réalisée à coups de soufflerie et papiers broyés, cette allusion à l'hiver des steppes sera le seule note d'humour d'un collectif qui embrasse ici une certaine gravité. 

Tout en retenue, la mise en scène de Tiago Rodrigues, qui a déjà travaillé à plusieurs reprises avec le tg Stan, privilégie le texte dont la beauté et la complexité grandiront au fil du récit. Si le ton est parfois trop neutre ou monocorde pour réellement emporter le spectateur, certaines scènes donnent cependant du coffre à la tonalité ambiante, telles la rencontre de l'amant et du mari trompé, une déclaration d'amour au creux d'une oreille parfaitement détaillée ou des adieux déchirants sur le quai de la gare banale à pleurer de Mechelen.

Pas de fausse note en tout cas, dans ce spectacle intime, et l'envie d'en savourer le texte sublime à la sortie, avant, l'été arrivant, de s'attaquer aux mille pages de Tolstoï.

Bruxelles, Kaaitheater, encore ce 22 avril, à 20h30. Infos & rés.: 02.201.59.59, www.kaaitheater.be