Comment va le monde
Thierry Smits imagine avec "Cocktails" un cabaret contemporain. Avant-propos.
- Publié le 03-06-2014 à 16h44
- Mis à jour le 07-10-2016 à 17h59

Thierry Smits livre avec "Cocktails" un cabaret contemporain. Avant-propos.Rencontre Marie Baudet A quelques jours de la première, au Petit Varia, la Cie Thor peaufine dans son studio, à Saint-Josse, cette nouvelle création. Après "Clear tears, troubled waters" (janvier 2013, Halles), Thierry Smits en a repris cinq jeunes danseurs. Emilie Assayag, Juliette Buffard, Konan Dayot, Nicola Leahey et Rafal Popiela sont les interprètes de cette proposition "performative et théâtrale" - bien qu'on ne soit pas du tout ici "dans la danse-théâtre telle qu'on la connaît chez Vandekeybus ou Platel".
C'est un cabaret qu'a imaginé le chorégraphe, "ce qui suppose un rythme soutenu, et un sens du burlesque, du grotesque, de l'érotisme aussi. Avec comme référence pas le Sabatier du dimanche mais l'esprit des cabarets de l'entre-deux-guerres, en écho à l'état du monde. On dresse un état des lieux d'aujourd'hui de manière fantasmatique."
Point de vue composite
Ainsi Thierry Smits, ses danseurs et son dramaturge Antoine Pickels sont-ils partis d'épisodes ou de thèmes de l'actualité récente - printemps arabe, naufrage du Costa Concordia, statut de la femme dans les États religieux, droit contesté à l'avortement ou au mariage gay, phénomène des bangsters, Femen et Pussy Riot… - pour les transfigurer dans une douzaine de "numéros" qui cependant ne sont jamais explicitement distincts. Avec l'idée d'une grande liberté d'interprétation. "J'ai essayé que tous les éléments forment plusieurs couches de lecture possible. Le résultat est forcément acide, grotesque, mais toujours moins que ne l'est le monde dans lequel nous vivons", sourit Thierry Smits, sans faire mystère de sa propre conclusion, plutôt nihiliste. "Oui, on va droit dans le mur. Le corps est notre dernier territoire de liberté, alors même que sur tous les écrans il y a une accumulation d'images sexuelles, une fuite en avant." Que tempère son envie d'une "fin solaire".
La nuance et l'excès
"Cocktails" ne propose pas de morale. Ni ne craint d'être direct. "Sinon on ne ferait pas un cabaret…"
Cette forme particulière, qui connut un âge d'or dans les années 1930 et avait un peu disparu, revient à l'avant-scène, revisitée. "Cela demande un engagement et une générosité des danseurs, jusqu'à l'outrance parfois. Ils doivent pouvoir tantôt mettre le spectateur mal à l'aise, tantôt le rassurer." Être, en somme, à la fois dans la nuance et dans l'excès. Mais où le chorégraphe situe-t-il la limite du "trop" ? "Quelque part entre le juste et le pas juste. C'est subjectif, bien sûr, mais ça se sent vite. On a beaucoup effacé. Pourtant on est dans une logique de la saturation, où rien n'est laissé au hasard. Tout devait servir le propos : ce cabaret contemporain."
"À aucun moment il n'y a le souci de plaire. On n'est pas dans la "haute culture". Il y a en revanche un souci de bousculer. C'est rigolo mais acide, on peut sourire mais c'est un sourire jaune. Un souci aussi d'efficacité rythmique. Le choix des coulis ses à vue participe de cela : ça met tout le monde à nu. Il n'y a pas de barrière, et bien sûr pas de quatrième mur."
Donner, donner
Qui dit cabaret dit aussi, dans une certaine mesure, divertissement. Du moins Thierry Smits en utilise-t-il les codes : "Une succession de propositions sans nécessairement de lien entre elles, mais dont le rythme est très cohérent. Le minutage est capital. Il y a douze propositions en cinquante-cinq minutes. Il ne fallait pas dépasser l'heure, pour tenir dans un tel tempo."
Extravagance assumée et détournement de clichés habillent - et déshabillent - "Cocktails". "C'est le jeu : donner, donner."
Cette nouvelle pièce, si elle n'effarouchera sans doute pas les aficionados de la Cie Thor, a cependant "des partis pris un peu plus radicaux que Clear Tears ou To the ones I love ou D'Orient. Il ne faut pas s'attendre à de la "belle danse". Plusieurs symboles religieux sont un peu malmenés, par exemple. Les temps ont bien changé depuis Jésus chantant sur la croix chez les Monty Python... Disons que dans le contexte politique et moral actuel, on ne va pas dans le sens du poil."
Bruxelles, Petit Varia, du 4 au 21 juin, à 21h. Durée : 1h. De 6 à 20 €. Infos & rés. : 02.640.82.58, www.varia.be
