Scènes

Que voulez-vous porter aujourd’hui sur scène ? C’est grâce à cette question posée à l’école d’acteurs de Liège que Charles Culot s’est lancé dans une grande aventure. Ce qui lui tient à cœur, sa nécessité, c’est l’urgence de raconter l’état catastrophique de l’agriculture en Belgique. Victimes de la mondialisation et de la libéralisation des marchés, les fermes périclitent faute de pouvoir concurrencer la productivité des immenses industries agricoles. Fils d’agriculteurs, acteur, passeur, Charles Culot est allé à la rencontre de dizaines de familles dans leurs fermes, en Belgique mais aussi en France, et a recueilli leurs témoignages, avec Valérie Gimenez, actrice. Ces histoires d’hommes et de femmes, ils les portent tous les deux dans un spectacle de théâtre-documentaire, "Nourrir l’humanité, c’est un métier", où se mêlent vidéos et interprétation d’agriculteurs. Alexis Garcia, metteur en scène, et Charles Culot, concepteur du projet, racontent.

Pourquoi avez-vous choisi de faire du "théâtre documentaire" ? Pour dénoncer une réalité ?

A.G. : On a choisi d’être le plus objectif possible et de montrer les choses telles qu’elles sont même s’il y a du montage et une ligne dramaturgique. Le monde paysan est mal représenté. Une émission comme "L’amour est dans le pré" donne une mauvaise image des agriculteurs par exemple. Nous voulons montrer une réalité méconnue. Il y a une urgence quand on sait que quatre exploitations ferment chaque jour en Wallonie, par an ce sont 3000 agriculteurs qu’on perd : un Arcelor Mittal tous les ans depuis dix ans.

Avec ce spectacle, vous donnez la possibilité aux agriculteurs de faire entendre leurs voix. C’est votre objectif ?

C.C. : C’était notre première volonté. Mettre quelqu’un sur scène, c’est le faire exister. En plus de leur parole, il y a aussi notre parcours de jeunes. Nous expliquons comment le fait de s’informer et de prendre conscience du monde a changé notre regard. Nous sommes devenus des citoyens du monde.

A.G. : Nous souhaitons inviter le spectateur à réfléchir différemment. Au fond, ce sont souvent des choses que les gens savent : la nourriture industrielle est mauvaise pour la santé, elle encourage l’exploitation sociale et détruit les agriculteurs africains parce qu’on surproduit et exporte trop. A l’heure où le flot d’informations est ininterrompu, il est nécessaire de le rappeler et la culture a un grand rôle à jouer.

La solution, c’est consommer local ?

C.C. Oui. Quand un producteur vend son produit aux familles sur le marché, il tient à ce qu’il soit bon. Mais quand on fait de très grandes productions, que l’on donne son lait à une filière agroalimentaire sans contact avec le consommateur et qu’on a trop de travail, le produit devient moins bon. Il faut promouvoir une agriculture familiale qui a encore la maîtrise de son outil. Consommer local, tout le monde en sort gagnant. Cela signifie beaucoup en termes d’emploi. Quand on achète ailleurs, tout le monde perd parce qu’on encourage des exploitations avec des gens sous-payés tandis que les agriculteurs belges se paupérisent. Evidemment, il y a un problème de portefeuille, on ne peut pas concurrencer le discount mais on peut faire des choix simples et notre pays et notre Europe ont un rôle à jouer. 80 % des budgets de la PAC [Politique agricole commune, NdlR] sont donnés à des industriels, Nestlé n’a pas besoin de l’argent du citoyen. C’est un choix de société, un choix politique. Chacun devrait pouvoir avoir accès à de la bonne nourriture. Il y a plusieurs combats à mener et chacun peut faire quelque chose. On peut être acteur de notre vie, acteur de notre monde. Manger de la bonne nourriture est une joie.