Scènes

Quelques jours à peine avant la Monnaie, l’Opéra de Wallonie affiche "La Bohème". A la question du manque de coordination posée dans la Libre Culture mercredi passé, Stefano Mazzonis répond : "La coordination existe : j’ai renoncé à faire une "Finta Giardiniera" puisque la Monnaie va en faire une, tout comme la Monnaie avait abandonné son projet de "Maria Stuarda" parce que je l’avais programmée en 2009. Mais la coordination se limite aux ouvrages plus marginaux : pour les grands tubes, nous gardons notre liberté. La demande du public reste énorme pour ces ouvrages, et nous avons tous besoin de remplir nos salles." Et le patron de la maison liégeoise d’ajouter : "De toute façon, notre "Bohème" sera suffisamment différente de celle de la Monnaie "

Sans préjuger de ce que sera la lecture d’Andreas Homoki, directeur de la Komische Oper de Berlin, à voir sur la scène bruxelloise dès le 10 décembre, on peut penser qu’elle ne partagera sans doute pas la même esthétique que celle de Jean-Louis Pichon au Palais-Opéra de Liège. Le metteur en scène français, longtemps directeur de l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne (qui coproduit le spectacle, avec également la participation de l’Opéra de Monte-Carlo), a en effet opté pour une vision plutôt traditionnelle : un Paris de la fin du XIXe siècle, un Paris de cartes postales, un Paris resserré où la Basilique de Montmartre surmonte le café Momus (pourtant sis dans le 1er arrondissement) et où Musette chante "Quando me n’vo" comme une meneuse de revue du Lido entourée de ses boys.

Chambres de bonne ? Ateliers d’artiste plutôt. Mais, si les verrières sont bien là, c’est dessus et non dessous qu’évoluent les personnages. Toute l’action - café Momus compris - se déroule en un décor unique (Alexandre Heyraud) : on est sur les toits, ces toits si caractéristiques et si évocateurs qu’ils suffisent seuls à dire Paris. Rodolfo, Marcello, Colline et Schaunard ne sont pas de véritables pauvres, ce sont des artistes qui tirent un temps le diable par la queue, mais dont le dandysme élégant trahit l’origine aisée : leurs costumes (Frédéric Pineau), redingotes longues et chapeaux haut de forme, sont d’ailleurs colorés, chamarrés même. Pas autant que ceux des chœurs et du reste de l’assemblée (on baigne dans les jaunes canari, les fuchsias, les roses ou les verts pomme) mais avec déjà une liberté de ton qui tranche avec la mise plus austère de Mimi, seule sans doute à ressentir véritablement la faim et le froid.

Répertoire italien aidant et après la parenthèse d’une "Flûte" un peu décevante vocalement, on retrouve l’excellence vocale à laquelle l’Opéra de Wallonie nous a habitués. Les comprimari, d’abord, méritent un grand coup de chapeau : Laura Giordano (Musetta) et Mario Cassi (Marcello), Federico Sacchi (Colline) et Laurent Kubla, excellent régional de l’étape (Schaunard) et tous les autres y compris les chœurs, excellents tous comme la Maîtrise. On doit mentionner quelques légères réserves pour le couple vedette de la première; Arturo Chacon-Cruz, déjà remarqué en Duc de Mantoue au printemps dernier, est un Rodolfo séduisant physiquement et vocalement, qui chante avec générosité, engagement, lyrisme et puissance mais avec parfois un coup de glotte appuyé ou une intonation ça et là imprécise, même si les soucis se dissipent au fil de la soirée. Même évolution positive pour la Mimi d’Elena Monti, timbre soyeux mais puissance inégale (le médium est un peu éteint) : encore incertaine au duo final du premier acte, elle gagne en stabilité au fur et à mesure qu’elle se rapproche de l’issue fatale.

Mais les premiers lauriers de la soirée iront surtout à Paolo Arrivabeni : son Puccini est un modèle d’élégance et de goût, ne versant jamais dans le sirupeux et le vulgaire, attentif aux détails et aux nuances, capable de fulgurances et d’éclairs mais aussi, tout simplement, de faire se nouer les gorges avec pudeur. Du grand art, et de quoi galvaniser un orchestre qui semble encore progresser à chaque rencontre avec son directeur musical

Liège, Palais Opéra, tous les jours du 23 au 28 novembre ainsi que le 4 décembre au Palais des Beaux-arts de Charleroi. www.operaliege.be