Courir, danser, voler enfin

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Scènes

Anne Teresa De Keersmaeker a créé son nouveau spectacle mercredi à Paris au Théâtre de la Ville. On pourra le voir cet automne au Kaaitheater dans le cadre d’une large tournée internationale.

ATDK aime les défis. Elle refuse de se répéter ou de s’endormir sur ses succès. Pour "The Song", elle a fait le choix radical de se passer de musique alors que tout son parcours est marqué par les noces étroites entre la musique et la danse. Il n’y a pas non plus de fil narratif et le plateau semble totalement vide. Elle a fait appel dans la création même du spectacle à deux de nos plus grands artistes plasticiens : Ann Veronica Janssens et Michel François.

Le résultat est passionnant. Certes, mercredi, il a divisé la salle entre partisans et sceptiques qui quittaient, goutte à goutte, la salle en faisant grincer leurs sièges (c’est fréquent à Paris). Ceux-ci avaient tort. Si "The Song" peut paraître à tort, minimal, s’il souffre parfois de petites baisses de rythme ou de répétitions, il explore de manière neuve et jouissive le mouvement, la gravité des corps, le son et l’espace. La "radicalité" n’est ici pas équivalente à l’ennui, bien au contraire, si on est attentif aux 1001 richesses et inventions du spectacle.

D’abord il y a la danse. Dix danseurs magnifiques : une femme (Eleanor Bauer) et neuf hommes qui souvent dansent pour la première fois pour ATDK. Pourquoi tant d’hommes ? "Parce que ces danseurs sont si beaux" répond Anne Teresa. Dans la foulée de ses derniers spectacles, la danse est en déséquilibre, au bord de la chute, pour mieux tournoyer et tenter de s’envoler et vaincre la gravité. Comme les bébés qui esquissent des pas de danse avant même de marcher, tentent de se tenir debout, tombent et puis sautent. Dans "The Song", la danse vise à l’envol, à l’image des essaims d’étourneaux dans le ciel qui, sans cesse, se défont et se rassemblent. Dans les scènes de groupe, les danseurs ont cette liberté instinctive des oiseaux. Dans les solos, duos et trios, ils s’essayent à des vols impossibles. En fin de spectacle, un danseur semble s’envoler mais c’est une illusion de magicien. L’absence de musique donne paradoxalement une plus grande liberté à la danse, même canalisée par les figures géométriques chères à ATDK.

L’absence de musique ne veut pas dire silence. Dans "The Song", les sons sont très importants. Ceux des oiseaux, des pépiements orchestrés par Eugénie De Mey, la fille de Thierry De Mey (le co-directeur de Charleroi/Danses). Il y a aussi les danseurs qui chantent des pages de l’ "album blanc" mythique des Beatles, y compris Eleanor Bauer dans une superbe interprétation mêlant chant et danse. "Les Beatles, parce que c’est une belle musique", dit ATDK. Et il y a surtout ce coup de maître dû aux deux artistes associés, d’ajouter une bruiteuse (Céline Bernard). Sur scène, elle reproduit et amplifie de toutes les manières les bruits des danseurs. Ce n’est plus la danse qui suit la musique mais le bruit qui suit la danse, s’en détache ou la rejoint. Une belle tension dramatique s’installe entre le corps du danseur et la bruiteuse. Et quand dans le noir, elle fait siffler une longue corde, on découvre vraiment l’espace. Dans "The Song", on entend l’espace et on voit le bruit.

De même, le plateau nu n’est pas synonyme d’aridité. Bien au contraire. Car au-dessus du plateau plane un objet envoûtant : une parabole souple, un miroir sans tain, qui bouge et réfléchit la lumière. Un spot placé au premier rang l’éclaire. Cette parabole permet de créer tantôt la lumière moirée d’un souk ombré, tantôt de grandes lignes géométriques sur la scène. Et quand au deux tiers du spectacle (selon le nombre d’or), la toile métallique devient rideau, elle réverbère la lumière vers les spectateurs qui entrent alors littéralement au cœur d’une installation lumineuse d’Ann Veronica Janssens. A la fin, le spot unique, œil de lumière, se retourne et découpe l’espace au laser.

"The Song" revient aux sources de la danse et ce retour à l’essence, ouvre la voie à des musiques que chacun se crée en voyant les danseurs et à des découvertes sensorielles toutes neuves.

Guy Duplat

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