Cris et caresses

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Scènes

Comment parler de sa vie ? Que retenir d’une existence si ce ne sont les musiques et les films qui nous ont marqués, les amours contrariées, les tendresses impossibles, l’insatiable besoin de consolation, les cris rentrés, les moments de fraternité ? Falk Richter, le grand metteur en scène allemand de "Trust" et "My secret garden", a créé en Belgique un spectacle autour de ces thèmes avec une poignée d’acteurs, performeur et danseur qui ont apporté chacun leurs souvenirs comme matériau de base. "Play Loud" a vu le jour vendredi, dans le cadre du Festival de Liège, et viendra à Bruxelles du 22 février au 5 mars. A ne pas manquer.

"Play Loud" mêle tous les genres. On y chante beaucoup et bien : le musicien est Greg Remy du groupe Ghinzu et tous les comédiens chantent. On projette des extraits de films anciens (comme cette incroyable scène d’hystérie d’Isabelle Adjani, dans "Possession" de Zulawski) et des superbes vidéos qui enveloppent la scène (signées Aliocha van der Avoort). Il y a un danseur allemand très impressionnant, Franz Rogowski, et une performeuse exceptionnelle, la grande Anne Tismer, capable de tout faire, tout danser, tout chanter.

Et trois jeunes comédiens belges qui font mieux que tirer leur épingle du jeu dans cette pièce très physique et épuisante, qui demande un engagement de tous les instants : Cédric Eeckhout, au grand sens comique, Gaël Maleux et la mignonne Lucie Debay avec une voix de chanteuse. Tous ont co-créé le spectacle avec Falk Richter.

La scène est construite comme une chambre d’enfants, avec des gradins sur lesquels se trouvent une montagne de nounours en peluche et des vieux DVD. Les acteurs sont en pyjama et jouent une suite de petites saynètes douces-amères d’apparence (mais d’apparence seulement) anodines. On ne peut jamais lâcher son enfance. "Je veux que tu sois plus proche ? C’est quoi proche ? C’est un concept théorique !" ; "Si tu m’aimes pas, cela ne change rien, si tu m’aimes, cela ne change rien, si tu viens, cela ne change rien, si tu ne viens pas, cela ne change rien"; "C’est le jour idéal, on sera bien, on sera allongé, à se toucher, à être bien"; "Je suis trop vieille ? C’est ça, je suis trop vieille ?"

Et la scène où la fille dit à son père : "Tu ne sais même pas quel âge j’ai, ni ce que je fais." Ou ce fils qui se souvient que, lorsqu’il était enfant, sa mère le faisait passer pour un réparateur de télé quand elle recevait ses amants, mais venait ensuite chercher auprès de lui une consolation : "Me trouves-tu jolie ?" Ou cette séduction au troisième degré entre deux hommes. Toutes des petites choses, mais vraies, chargées par l’expérience de la vie, drôles parfois, mélancoliques, toujours.

Les chansons viennent souligner ces moments de rage ou de tendresse. Belles chansons douces, ou alors hard rock (Anne Tismer en hard rockeuse vaut le détour). On se touche beaucoup, tout le temps, dans "Play Loud". Des gestes s’ébauchent, les corps s’enroulent les uns sur les autres, dévalent en grappe et lentement les gradins, forment des tas. Tendres luttes, mirages d’une possibilité de contacts. Comme si les peaux, les corps, pouvaient percer la solitude inhérente à l’homme, surtout dans nos sociétés contemporaines aliénées et virtuelles.

Musique, danse, images, phrases, se complètent et s’opposent. Certains s’irriteront quand l’hystérie frappe parfois le groupe, comme dans la longue scène finale très rock parodique. Mais le cri est l’autre face de la caresse et du silence, il est une libération quand rien d’autre n’est possible.

Guy Duplat

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