Scènes

Formé au théâtre physique, au mime et au cirque avant tout, Denis Lavant marche au défi. Et le rôle d’Herrenstein en est un. Très vieux, infirme, désabusé, calculateur, ce riche industriel en fauteuil roulant a des jambes artificielles, qui ne le portent guère, mais un esprit qui carbure à toute allure. Sa parole, cinglante et incessante, traduit la haine méthodique qu’il nourrit contre l’Autriche, son peuple, son passé.

Sous-titrée "Pas une comédie" et pourtant farcie d’humour corrosif, l’avant-dernière pièce de Thomas Bernhard (1987) fait écho aux positions de l’écrivain : son dégoût de ses concitoyens en général et des anciens nazis en particulier. Herrenstein peut ainsi être considéré comme un double ou un porte-parole de l’auteur et dramaturge autrichien (1931-1989), lui-même en lutte perpétuelle avec les institutions, théâtres ou jurys de prix littéraires.

Paysage mental

De son appartement de la Ringstrasse - rue de tous les défilés viennois, y compris celui d’Hitler en 1938, rue qu’il déteste donc cordialement -, Herrenstein serait idéalement placé pour voir passer la reine Elisabeth II. Aussi a-t-il accepté la requête de son neveu, qui s’est invité pour l’occasion. Mais dont la venue annonce celle d’une quarantaine de personnes. Or le vieil homme vit là reclus, seulement entouré d’une gouvernante bridant ses pas (Delphine Bibet) et d’un majordome presque impassible (Alexandre Trocki) avec qui il entretient une relation trouble, entre respect et brimade. La grande pièce aux murs moulurés et au mobilier dépouillé (spectaculaire sobriété de la scénographie signée Valérie Jung, sous les lumières subtiles de Simon Siegman) voit passer, comme un gimmick, d’improbables domestiques affairés aux préparatifs de cette réception non désirée. Et bientôt arriveront les premiers envahisseurs, petit peuple mondain tant honni par leur hôte.

Mais avant cela, c’est bien dans le paysage mental d’Herrenstein que nous convie Aurore Fattier. Sa mise en scène - bénéficiant de la coproduction des quatre Centres dramatiques dans le cadre du projet 4À4 - fait d’un presque monologue un tableau composite d’intonations, d’attitudes, d’expressions que soulignent les maquillages et masques de Zaza da Fonseca, les costumes de Prunelle Rulens, ainsi qu’un recours subtil aux projections sur les hauts murs du salon.

Fable féroce

Alors que la grande salle du Varia, comble, rit souvent aux saillies d’un Herrenstein éructant ("Si nous ôtons leur hypocrisie, il ne reste rien de tous ces gens que leur laideur"), Denis Lavant, acteur phénoménal, habitant de tout son corps ce rôle lucide et désespéré, n’éclipse jamais ses partenaires pourtant quasiment réduits au silence.

Outre l’épatant tandem formé par Delphine Bibet et Alexandre Trocki, on retrouve Jean-Pierre Baudson, Véronique Dumont, Michel Jurowicz et François Sikivie pour incarner ces "autres" dont Herrenstein exprime son viscéral et pathétique "besoin-haine".

Cruelle et féroce, axée sur un être que sa pensée maintient hors de la mort toute proche, la fable montée par Aurore Fattier - une première en français - interroge avec une verve furieuse mais aussi beaucoup de sensibilité la matière dont sont tissés les rapports sociaux.

Bruxelles, Varia, jusqu’au 14 novembre, à 20h30. Durée : 2h20. Infos&rés. : 02.640.35.50, www.varia.be

Ensuite à Liège du 17 au 21 novembre (04.340.00.00, www.theatredeliege.be), à Namur du 1er au 4 décembre (081.226.026, www.theatredenamur.be), à Mons du 27 au 29 janvier (065.39.59.39, www.lemanege.com).