Danse, sexe et handicap

Laurence Bertels Publié le - Mis à jour le

Scènes

Dans la foulée de "Complicités" de Catherine Magis ou de "Disabled theater" de Jérôme Bel, deux magnifiques spectacles interprétés par des artistes handicapés mentaux, "Tout le monde ça n’existe pas" fait également la part belle à la différence. Et l’on s’en réjouit tant il importe de sensibiliser la jeunesse à cette question. La proposition de la Cie La peau de l’autre s’intègre donc parfaitement dans ces Rencontres théâtre jeune public où, depuis vendredi dernier, se côtoient le rêve, le social, le fantasque et l’imaginaire. Il se peut donc, si les programmateurs qui courent ici d’une salle à l’autre pour préparer leurs saisons ne sont pas trop frileux, que les adolescents découvrent bientôt le handicap autrement. Et soient, comme nous, dérangés, intrigués, conquis.

Tout part d’un handicap qu’on pourrait croire mineur, mais qui bien vite explose à la figure comme la blessure infligée à cette belle grande blonde. Provocatrice en diable sous sa perruque rousse, la voici qui arrive, en robe et boa fuchsia, prête à défier les hommes. Valise et radio en main, lunettes de soleil sur le nez, elle se déhanche et s’avance avec étrangeté. Puis soudain, s’impose cette main trop lisse pour être vraie. "Moi, je n’ai besoin de personne", déclare Marie Limet, auteur, chorégraphe, interprète et metteur en scène. Elle sait cependant qu’il lui manque une part d’elle-même. "Le pire", ajoute-t-elle avec un humour volontairement douteux, "c’est qu’il y en a qui cumulent". Et de brandir sa prothèse esthétique comme un trophée de guerre. Limite exhibitionniste, Marie Limet se met à nu, dans tous les sens du terme, et devient de plus en plus touchante. Sexe et handicap, encore un sujet trop peu abordé. Elle y va, pourtant, sans hésitation, se déshabille devant les hommes pour voir comment ils réagiront et surtout, jusqu’où ils l’aimeront. Le premier qui rentrera dans sa prothèse, elle l’épousera, promis, juré. Conte de fées des temps modernes où les tabous s’effondrent enfin, "Tout le monde ça n’existe pas" résonne aussi comme un cri de douleur, de révolte, un chant salutaire. Marie Limet enlève sa perruque, secoue sa longue chevelure et, de plus en plus langoureuse, danse sur Tom Waits, "Nobody". Pour être aimée pour ce que l’on est. Le moignon s’efface et la danseuse se surpasse. Audacieux, et plus parlant qu’un long discours, "Tout le monde ça n’existe pas" aborde le handicap avec autant de force que "De rouille et d’os", dernier film en date de Jacques Audiard. Et si ce long travail a profondément changé la comédienne, il ne nous laisse certes pas indemnes. D’où le besoin d’en savoir un peu plus.

Après diverses formations, du Conservatoire de Huy à l’Ecole Lassaad en passant par la Northern School of Contemporary Dance à Londres, la jeune fille a commencé à enseigner le théâtre aux enfants et à répéter l’après-midi dans les mêmes espaces culturels pour créer ce spectacle autobiographique. "La petite prothèse m’appartient. Mes parents me l’avaient offerte lorsque j’étais enfant, mais je n’ai jamais voulu la mettre. J’étais gênée, j’avais l’impression de me cacher. Je sais faire moins de choses avec que sans. Et puis à quoi bon ? C’est comme mettre des faux seins. Après, on dit, ah, le mensonge." Bien qu’elle ait toujours plus ou moins assumé sa différence et que ses parents l’aient encouragée à faire du vélo ou du violon, il n’est pas facile pour son père de voir sa douleur sur scène. "Je n’étais pas seule au monde avec ça. A l’école, il y avait un sourd dans ma classe, un autre avait la myopathie. Malgré tout, cela a engendré beaucoup de souffrance. Il n’était pas question non plus de mettre tout sur le handicap. Quand j’étais ado, je disais aux autres : vous ne pouvez pas comprendre."

Et aujourd’hui, comment la comédienne vit-elle sa différence ? "Il y a des jours où j’arrive à en rire, d’autres où ça fait mal, d’autres encore où j’ai envie de me cacher. Puis je me dis qu’on a tous notre handicap. Je ne peux pas me planquer. C’est comme me dire à moi-même que je ne suis pas assez bien comme cela. Il y a aussi des côtés positifs. A l’école de danse, les autres étaient chouettes avec moi." Seule la charité et la compassion l’insupportent. "Je préfère encore la cruauté. En regardant mon moignon, mon petit frère m’a dit : cela me dégoûte . C’est dur mais je préfère ça". Au départ, Marie Limet ne pensait pas s’adresser aux adolescents mais, sélectionnée par l’Awiph (Agence wallonne pour l’intégration des personnes handicapées), elle a été amenée à les rencontrer. "Ils me touchent car ils sont en quête d’identité. J’ai des rencontres très franches avec eux où je leur permets de poser toutes les questions."

Très personnel au début, son spectacle a évolué grâce à la mise en scène de Laure Saupique et a fini, confie Marie Limet, par la réconcilier avec elle-même.

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