Déguisés en femmes pour fouetter

Guy Duplat Envoyé spécial à Avignon Publié le - Mis à jour le

Scènes

C’est un vrai voyage à l’autre bout du monde, à l’autre bout de l’homme, que nous convie le Mapa Teatro de Bogotá invité pour la première fois au Festival d’Avignon. Du théâtre documentaire, du théâtre anthropologique passionnant. "Los Santos Inocentes" (Les saints innocents) se fêtent en Colombie le 28 décembre, commémorant le massacre des nouveau-nés par Hérode. Fondatrice, avec son frère Rolf, du Mapa Teatro en 1984, Heidi Abderhalden, d’origine suisso-colombienne, décide de se rendre à la fête de Guapi, sur la côte Pacifique. Le festival y est spectaculaire, mais c’est là aussi, dans cette région où les habitants sont d’origine africaine, qu’un des chefs de la guérilla a frappé et tué des milliers d’habitants. Le sujet sera bien ce mélange étroit entre la violence bien réelle et celle sublimée dans la fête, entre joie et mort.

Le spectacle est comme une grande installation surmontée d’un écran vidéo. Sur scène, des centaines d’objets colorés accrochés forment un capharnaüm joyeux d’où émergent les acteurs. Sur l’écran, on suit d’abord l’arrivée de l’avion à Guapi, au milieu de nulle part entre jungle et océan. Ce sont les Tropiques comme on les imagine : chaleur, cocotiers, misère, rires, couleurs. De temps en temps, vient sur scène, Genaro Torres, un vrai maître du marimba embauché par le Mapa Teatro, et quand il joue c’est une bulle de beauté et de légèreté.

Deux récits vont se croiser : celui de la fête d’abord. Le jour des saints innocents, Heidi sort avec sa caméra et filme dans les rues, les hommes noirs, affublés de masques et tous déguisés en femmes, souvent en robes blanches. Ils sèment la terreur, armés de longues lanières de cuir dont ils se servent comme fouets, frappant de toutes leurs forces. Malheur à ceux qu’ils croisent. Un habitant explique que "les étrangers ne peuvent pas savoir le plaisir de la douleur". Un autre explique qu’on fouette les innocents parce qu’ils sont innocents. Les images de cette fête très ancienne sont troublantes : pourquoi les hommes doivent-ils se changer en femmes pour se donner le droit de fouetter leurs voisins ? Phénomène d’inversion, certes, propre au carnaval. Le maître devient esclave et l’esclave est dominateur pour 24 heures. Mais pourquoi se changer en femmes ? Sur scène aussi, c’est fête, avec chants, jets de confettis et de ballons multicolores, cris.

Mais il y a l’autre face, l’autre histoire dont on ne sait comment elle est reliée à la première. L’écran montre Herbert Veloza, surnommé "HH", petit homme sans particularité sauf qu’il dirigea un groupe paramilitaire qui assassina 3 000 personnes dans la région. La Colombie est malade du combat entre l’armée et les Farc, et l’armée et les narcotrafiquants. Sur l’écran, on dresse la liste interminable des noms des victimes de "HH", des crimes qu’il a avoués contre l’espoir d’une remise de peine. Sur scène, tout change alors. Le décor festif est comme ravagé par une explosion et les acteurs semblent morts, leurs masques encore sur la tête.

"Los Santos Inocentes" n’est jamais didactique ou moralisateur. Il laisse chacun à ses questions et aux liens qu’il peut faire entre la violence jouée et celle trop réelle. Le mal et le mort restent des mystères. C’est le premier volet d’une trilogie que ce théâtre, qui allie l’installation, la performance et le documentaire, veut consacrer à "L’anatomie de la violence en Colombie". Le deuxième volet créé à Bogotá, est consacré au célèbre narcotrafiquant, Pablo Escobar.

On mesure tout l’intérêt de ce travail si on le compare au spectacle désolant de la chorégraphe Régine Chopinot, "Very Wetr !", au cloître des Célestins. Elle aussi, nous emmène à l’autre bout du monde, en Nouvelle-Calédonie. Cette pionnière de la danse contemporaine en France, quasi rejetée ensuite, est allée se ressourcer aux Antipodes. Et elle revient avec une troupe de danseurs kanaks, sympathiques et doués au demeurant, dans une sorte de show de bienvenue au Club Med. De la danse de cartes postales avec un peu d’humour en plus. Mais lire que les costumes exotiques de ces danseurs ont été dessinés par Jean-Paul Gaultier achève de rendre ridicule ce spectacle dont le second degré sans doute présent, n’apparaît pas vraiment.

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