Scènes Christophe Sermet revient à Hugo Claus avec un duo féminin entre souvenirs, fantasmes et pulsion de mort. Une production du Rideau de Bruxelles hors les murs, au KVS. Critique.

Les destins tragiques, la vie et la mort dont parle toute l’œuvre de Claus sont toujours empreints d’un sarcasme, un décalage, une obstinée remise en question. Christophe Sermet n’en démord pas : ce terrien à l’indéfectible élégance, ce Flamand fantasque nourrit de ses écrits son parcours théâtral. Suisse venu étudier en Belgique, il y découvre l’auteur sous la plume duquel il débusque un souffle similaire à celui qui anime les romans de Faulkner, quelque chose d’à la fois “cru et sensible”.

C’est de “Vendredi, jour de liberté” d’Hugo Claus, sa première mise en scène en 2005, que Christophe Sermet tirera le nom de sa Cie du Vendredi. De lui encore il montera en 2015 le terrible et séminal “Gilles et la nuit”.


Il y a dix ans, maintenant, qu’Hugo Claus a choisi de mourir. Le 19 mars 2018, comme un hommage à la fois précis et désinvolte, a vu le jour "Dernier lit", adapté de la nouvelle éponyme, "romanesque, poétique, très concrète", dans la traduction d’Alain van Crugten.

Liaison/destruction

C’est l’histoire de deux femmes qui se retrouvent dans la suite Spilliaert d’un hôtel au luxe fané, en bord de mer. Leur histoire ensemble. L’une prof, l’autre femme de ménage : le magnétisme qui les lie. Et l’histoire de chacune. Emily jadis pianiste prodige et sa relation tempétueuse à sa mère - à laquelle elle écrit ("Non, je ne veux pas te laisser mourir sereinement. Comme tu ne m’as pas laissée vivre sereinement") -, et Anna la jeune femme à l’accent marqué, la fonceuse triste, et son fils perdu.

© Marc Debelle

C’est l’histoire d’une liaison et d’une destruction, en miroir. Les contours et circonvolutions d’une catastrophe annoncée, d’un échec, d’une course vers le néant. La tension entre une fin subie (la mère d’Emily, hospitalisée, amoindrie) et une fin choisie, prémonitoire de celle de Claus.

L’écriture magnifique est portée par une magistrale Claire Bodson - familière de l’univers de Christophe Sermet, de "Mamma Medea" aux "Enfants du soleil" - et Laura Sepul (révélée dans "Le Chagrin des ogres" de Fabrice Murgia, actrice notamment de la série belge "Ennemi public"), touchante dans le rôle à la fois fantomatique et charnel d’Anna. Une mélodie verbale, parfois hachée, parfois tendre, souvent cruelle, et son contrepoint. Des silhouettes qui s’enlacent et s’esquivent. Une temporalité trouble où les souvenirs se mêlent aux fantasmes, où désir et dépit s’emballent. Une échappée tragique où scintillent çà et là des éclats d’humour.

Claire Bodson et Laura Sepul, dans la scénographie élégante et spectrale de Simon Siegmann.
© Marc Debelle

Au récit vénéneux de cette passion désabusée, peuplée de démons, cousue d’obsessions, Christophe Sermet offre l’écrin d’un théâtre du lien, ombrageux mais direct, inscrit avec élégance dans la scénographie de Simon Siegmann, sur le violet intense de la moquette, parmi les tables miroitantes, comme autant d’autels sacrificiels sous le néon de minuit.


  • Bruxelles, Rideau @KVS Box, du 22 au 30 mars, à 20h30 (le mardi 27 à 18h). En français, surtitré NL. Durée: 1h30. Infos & rés.: 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be - www.kvs.be
  • Rencontre autour de "Dernier lit" vendredi 23 mars à 19h, avec l’écrivaine Caroline Lamarche, le journaliste Mark Schaevers, également biographe d’Hugo Claus, et le metteur en scène Christophe Sermet.
  • Voir aussi l’exposition "Hugo Claus, Con amore" à Bozar, Bruxelles, jusqu’au 27 mai : bit.ly/ClausConAmore