Scènes

C’est la pièce la plus connue et la plus jouée de l’écrivain irlandais Samuel Beckett (1906-1989) et une des pierres d’angle de la modernité théâtrale. Exilé volontaire en France, immensément cultivé, Beckett a légué une œuvre âpre, à la fois philosophique et concrète, profondément drôle aussi, où il est essentiellement question de la solitude et de la déréliction de l’homme sans Dieu et sans destin.

Plus enracinée qu’on ne le croit dans la culture irlandaise, son universalité tient à une vision anthropologique de l’homme. Quand le vagabond Estragon tente désespérément d’enlever sa chaussure dans la première scène de "En attendant Godot", c’est l’homme de partout et de nulle part, aux prises avec la dure et absurde réalité matérielle. Quelque chose lui blesse le pied, sans doute quelque petit caillou (scrupus, en latin, d’où "scrupule") qu’il voudrait bien éjecter de son soulier.

Hanté par une culpabilité de rescapé, Beckett nous tend un miroir qui met l’humanité à nu, jusqu’à l’os. C’est de cette nudité intérieure, peut-être, que manque un peu Michel Jurowicz en Estragon, par trop préoccupé encore de son texte et de sa belle diction; pas assez absorbé, nous a-t-il semblé, par le "scrupule" dans la godasse.

Cela déséquilibre les échanges avec le Vladimir de John Dobrynine, tout d’égoïsme désinvolte sous une façade d’humanisme de pacotille. Il faut l’apparition de Pozzo (Idwig Stéphane) tenant au bout d’une longe son esclave Lucky (Emmanuel Dekoninck) pour que le spectacle décolle vraiment. En quatuor, la musique de Beckett trouve sa pleine respiration.

Saluons - comme le fit d’une "claque" enthousiaste le public de lycéens mardi dernier - la performance d’Emmanuel Dekoninck dans le long monologue psychotique de Lucky. Grotesque, pathétique, incendiant le verbe d’une angoisse furieuse, il est un bloc d’humanité souffrante, bafouée, aliénée. Terrible est sa solitude au milieu de l’indifférence des trois autres.

On sait, de l’aveu répété de l’écrivain, que l’inspiration première de cette pièce est un tableau de Caspar David Friedrich. Mais on sait aussi que l’un des deux pauvres hères s’est d’abord appelé Lévy, patronyme juif. Quand Beckett écrivit "Godot" (entre octobre 1948 et janvier 1949), les premiers témoignages des camps de concentration commençaient à filtrer à Paris.

Or le traitement humiliant et déshumanisant qu’inflige Pozzo - campé ici avec une cruauté suave par un Idwig Stépane absolument fascinant -, à Lucky rappelle ces lieux de barbarie dont des exemples plus récents - Guantanamo pour nommer clairement les choses - sont hélas venus corroborer la persistance.

Au-delà de toute tentation métaphysique - l’œuvre de Beckett ressortit plus à la mystique qu’à la conceptualité philosophique -, ce simple exemple prouve l’éternelle actualité de cette pièce indispensable. On sait gré à Elvire Brison d’avoir relevé le périlleux défi de la remettre en œuvre.

Bruxelles, théâtre de la place des Martyrs (atelier), jusqu’au 12 décembre. Durée : 1 h 45 environ. De 9 à 16,50 €. Infos & rés. : 02.223.32.08, www.theatredesmartyrs.be