Scènes

Ecrit par Eric Durnez, auteur majeur de théâtre francophone, mis en scène par le talentueux Frédéric Dussenne, interprété, entre autres, par la vitalisante Suzy Falk, le puissant Patrick Descamps et l'émouvant Thierry Lefèvre, «Sokott», du nom d'un dictateur déchu, arrive au Rideau de Bruxelles précédé de solides galons.

A mi-chemin entre Ubu Roi et l'Oncle Vania, créé à Limoges, ce spectacle politique et intimiste, commandé par le Théâtre Royal de Namur, met en avant - la belle idée - une brochette de comédiennes âgées, douées, expérimentées et convaincantes. Leur doyenne, Suzy Falk, vient de fêter ses soixante ans... de théâtre! (Lire ci-dessous)

Dévasté

Nous voici donc dans un village dévasté par la guerre civile, un de ceux qui ont inspiré Eric Durnez pour raconter l'histoire de veuves âgées et abritées dans un théâtre en ruines. Après avoir souffert, et parfois profité, de la puissance du dictateur «Sokott», elles avancent poussées par un insatiable désir de vengeance. Nous sommes à la veille de la «fête des moussons» et la coutume veut qu'on offre un sacrifice à cette occasion. Leur choix s'est porté sur la femme de l'ex-dictateur, La Générale. Elle payera pour les horreurs commises par son mari et sera écorchée vive.

Insultée avec virulence, traitée de «torchonne» ou de «vieille carne» dans une langue rude par une Suzy Falk octogénaire, très en verve, alerte et particulièrement convaincante, La Générale (l'autoritaire Janine Godinas) a connu des jours plus ensoleillés. Dans ce contexte survient, énigmatique, un homme au passé serré en quête d'un mystère à peine élucidé. Il sera incarné par le singulier Thierry Lefèvre, au jeu teinté d'une belle étrangeté.

Densité

Le décor est presque planté. Il faut malheureusement y ajouter le premier signe de mauvais augure, cette carte puzzle géante de la Belgique qui trône sur scène. Surélevée et inclinée, elle semble parfois écraser les acteurs et ajoute à la confusion d'un texte dense qui mérite une lecture attentive tant les histoires de familles ou de guerre s'y croisent et s'y décroisent.

Gêné par le décor lui aussi, l'orchestre «live «cherche sa place pour servir la musique originale et bienvenue de Pascal Charpentier.

Cinématographique, l'écriture d'Eric Durnez passe dans cette tragédie farce d'un rythme à l'autre. Entre dialogues hachés, monologues livrés avec sincérité notamment par Thierry Lefèvre dans le rôle d'Alem qui a oublié jusqu'au nom de son fils, «Sokott» change de registre avec quelques inégalités mais sert un propos important rappelant à quel point la bête immonde, loin d'être morte, est toujours en nous.

Nos peurs, nos acquis, nos faiblesses, nos lâchetés la nourrissent chaque jour et creusent le lit de l'extrémisme ou de l'exclusion; que l'on soit en ex-Yougoslavie, en Irak ou en Belgique. Drôle, juste et imposant, Patrick Descamps incarne lui aussi le danger de nos démons. Eric Durnez et Frédéric Dussenne ont uni leurs voix pour alarmer, rappeler et dire leur révolte, sachant que les réalités violentes évoquées dans le spectacle telles que la guerre, le pouvoir totalitaire, l'exclusion ou l'exil, dépassent largement les limites de la scène.

Plus politique

«Nous ne sommes pas là pour montrer mais pour représenter - au sens fort d'en être les représentants - une réalité qui échappe à toute mise en scène», explique à ce sujet Frédéric Dussenne. Tout cela, et plus encore, se retrouve dans un spectacle dont on mesure l'importance et qui aurait sans doute mieux atteint son but s'il avait emprunté le chemin de la sobriété.

Passant de la farce à la tragédie, de l'absurde à la tendre réalité, de la cruauté à l'humanité, la pièce dévoile aussi un basculement de comportement des révoltées, Isa (Jacqueline Bollen), Magda (Suzy Falk), Monique Fluzin (Zidia), Carmela Locantore (Dara) et Nicole Valberg (Pia); basculement en lequel on se serait volontiers noyée plus profondément, glissant sur ces chemins interdits de l'âme dont l'auteur a si souvent la clé. Mais le choix, respectable et respecté, était ici plus politique que psychanalytique.

Bruxelles, au Rideau, jusqu'au 29 octobre. Infos.:02 507 83 61 ou www.rideaudebruxelles.be, Namur, au Théâtre royal, du 8 au 19 novembre. Infos :081 22 60 26 ou www.theatredenamur.be; Ottignies, le 2 décembre. Infos.: 010.41.44.35.«Sokott la bête» est publié aux éd. Lansman. Emile Lansman, Eric Durnez et Thierry Debroux seront aux jeudis» lire «du Rideau le 20 octobre. Infos.:02.507.83.60.

© La Libre Belgique 2005