Scènes

«Quand tu m'auras oublié, là je serai vraiment mort.»

Il suffit parfois d'une phrase, d'un grand-père à son petit-fils, pour que naisse un spectacle. Avec pour thème la mémoire, la trace, ce qu'il reste, ce que l'on jette, ces photos éphémères qui fondent sur la toile, ce souvenir de l'autre, d'hier, d'avant, ce qui fuit, dure, se cache et puis s'effrite. Tandis que demeure la mémoire collective.

Une phrase mais aussi des moyens, circassiens ici, avec des corps parfois vieillissants ou, disons plus forcément jeunes, mais assumés. Comme l'avaient déjà prouvé les membres de Poivre Rose, cette nouvelle compagnie belge de cirque contemporain qui a gardé le nom de son premier spectacle présenté à la Piste aux espoirs en 2015.


Son univers foutraque relève plus du théâtre physique que du cirque proprement dit.

Du texte, des images, des parapluies photographiques, une histoire entre les personnages, autant d'éléments réunis qui habitent le plateau, l'enveloppent d'une atmosphère particulière et mènent peu à peu à une accélération du tempo. Et si la nouvelle création de Poivre Rose, dans cette mise en scène volontairement disparate de Christian Lucas, prend le temps de s'installer, c'est probablement dans un souci de cohérence avec l'esprit de ces artistes qui corde lisse, hullahoop, patins à roulettes, mât, cadre aérien ou trapèze à l'appui, interrogent aussi notre rapport au temps qui passe. Il est donc paradoxalement des moments d'ennui qui s'avèrent bénéfiques.

En route donc pour une succession de variations de plus en plus acrobatiques qui, d'un tableau à l'autre, vont traverser le siècle dernier avec l'avènement de cette culture américaine dont on réalise à quel point elle détermine notre patrimoine commun.

Le petit couple Pompidou

© Ian Greandjean

Entre le hullahoop, la diva des années quarante en robe bustier à la Gloria Swenson, l'apparition de la comic croupière rappelant les films de Fernandel , l'arrivée du «petit couple Pompidou », la propagande soviétique, le country, le flower power, les westerns prônant, l'air de rien, et sous le sceau de l'humour!, le massacre des Amérindiens - aura-t-on un jour des spectacles comiques sur la Shoa ? interroge et surtout s'insurge Amaury Vanderborght, spécialiste de la corde lisse - ce sont des dizaines d'années qui défilent sous nos yeux, de manière anachronique, titillant notre mémoire pour y trouver les nombreuses références auxquelles fait appel la compagnie qui se réjouit, par ailleurs, d'avoir également joué devant une classe d'enfants de huit ans ignorant tout de ce passé et pourtant très enthousiaste.

De l'autre côté de l'objectif

Autre procédé important dans cette création, celui de la photo dû à Antoinette Chaudron, grande photographe de cirque contemporain, qui est passée de l'autre côté de l'objectif et ose aujourd'hui l'acrobatie sur scène. Egalement issue du monde alimentaire, elle maîtrise les techniques et ficelles de son média pour mieux tromper «l'ennemi» telles le colodian et la boîte afghane qui permirent de faire disparaître peu à peu les photos sur scène car, oui, le cirque, même contemporain voire conceptuel, reste magique.

Ponctué de questions identitaires d'une variation à l'autre : «qui étais-je ?», «qui es-tu ?», «c'est toi ?» , «Mémoire(s)» nous interpelle aussi sur la valeur accordée au passé, celui sans lequel l'avenir n'existe plus.

  • Bruxelles, Halles de Schaerbeek, les 13 et 14 mars à 21h. Infos : www.upfestival.be