Scènes Douze acteurs forment la microsociété interrogative et sensible d'"Il ne dansera qu'avec elle". Un abécédaire du désir conçu par Antoine Laubin et Thomas Depryck. Critique.

S’ils remontent à la genèse de ce projet, Antoine Laubin et Thomas Depryck évoquent 2011, où déjà se marquent les thèmes de prédilection de la Cie De Facto – l’humain, ses héritages, ses addictions, et toujours en filigrane sa volonté, ce sur quoi il n’a pas prise, ses désirs – et où s’esquisse ce spectacle en devenir, qui portera pour titre celui d’une chanson de Dominique A, “Il ne dansera qu’avec elle”.

Cinq années de gestation, pour un processus qui dès 2014 rassemble douze acteurs, hommes et femmes, et se nourrit d’interviews filmées ainsi que de séances d’improvisation. Ainsi va se construire la création, en compilant “tous les modes d’écriture que nous avons déjà utilisés”, soulignent le metteur en scène et le dramaturge : textes écrits en amont, fragments d’autres auteurs, impros retravaillées, écriture de plateau, tout en laissant un espace aux “scènes aléatoires, où les acteurs sont en roue libre”.


Déplacement des repères

Comme l’auteur et le metteur en scène, les créateurs-interprètes du spectacle sont trentenaires ou jeunes quadragénaires, appartenant à une génération qui ne désire plus, ne vit plus la sexualité ou le couple comme leurs parents et leurs grands-parents.

Filiation, héritage, transmission – et, partant, ruptures et bifurcations – font partie de la galaxie De Facto, qu’on songe aux “Langues paternelles”, à “L.E.A.R.” ou encore à “Démons me turlupinant”. C’est à nouveau le cas ici, dans l’interrogation des codes acquis et de leur mutation au fil du temps. Du déplacement des repères.

Angèle Baux, Caroline Berliner, Coraline Clément, Aurore Fattier, Denis Laujol, Yasmine Laassal, Marie Lecomte, Brice Mariaule, Jérôme Nayer, Hervé Piron, Renaud Van Camp, Pierre Verplancken. Parmi ces douze-là, six femmes et six hommes, il y a des en couple, parfois de longue date, des séparés, des parents, des amants, des solitaires intempestifs, de vraies et fausses alliances. Entre eux il y a une confiance, une connivence professionnelle qui permet le jaillissement, des uns aux autres et vers le public, de révélations, de confidences, d’inventions, de souvenirs vrais ou faux, de digressions, d’introspections. La fiction et le réel se mêlent ici – et peu importe – comme se percutent le dicible et l’indicible, le montrable et l’impossible à montrer, la pudeur et l’impudeur.

L'intime et l'ouverture

Stéphane Arcas a ponctué le plateau d’un grand matelas, de meubles quotidiens, de vestiaires : lieux de l’intime et de l’ouverture. Où la présence continue des acteurs – belle énergie de groupe malgré voire avec ses baisses de régime, ses reprises, ses dérapages – met en question le champ social tout entier, en même temps que le couple, non comme un idéal mais comme un “microcosme utopique”.

© Marie Aurore

Présenté comme "un abécédaire du désir", “Il ne dansera qu’avec elle” se révèle foisonnant, inégal, passionnant, par endroits inutilement étiré, tissé de dévoilements, d'intimités, d'audaces. Une photographie tendre et lucide, parfois cruelle, de notre espace-temps. Une avancée sur le principe de contradiction, à travers un questionnement ininterrompu diversement traduit en scène. Individu et couple, sexe et genre, aspirations et renoncements, trahison et fidélité, jouissance et souffrance... Questions, toujours et jusqu’au bout. Ce qu’on révèle et ce qu’on cache en leur répondant, ce qu’elles disent aussi de celui qui les pose. Ce qu’elles agitent, ce qu’elle étouffent. Où elles nous mènent.


Bruxelles, Varia, jusqu’au 22 octobre, à 20h30 (mercredi à 19h30). Durée : 3h20, entracte compris. De 10 à 21 €. Infos & rés. : 02.640.35.50, www.varia.be

Liège, Théâtre, du 15 au 19 novembre; 04.342.00.00, www.theatredeliege.be