Deux bouffées de pur plaisir à Avignon

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Scènes Envoyé spécial à Avignon

Qu’est-ce qui unit Simon McBurney, l’artiste associé d’Avignon 2012, William Kentridge et Christoph Marthaler ? Tous trois sont passés par la mythique école de théâtre de Jacques Lecoq à Paris. Ils y ont appris le langage du corps, le travail des émotions, le spectacle total. Et finalement, l’idée du plaisir qui n’est pas forcément indépendante de l’ambition politique.

"La Négation du temps" de William Kentridge est un pur moment de bonheur. On connaît bien en Belgique, l’artiste sud-africain, découvert au Kunstenfestivaldesarts et souvent revenu ensuite. Y compris pour créer à la Monnaie une mémorable "Flûte enchantée". Depuis, Kentridge et son art inclassable sont de tous les festivals d’opéra et de théâtre, de tous les grands rendez-vous d’arts plastiques. Il était à Venise, il est aujourd’hui avec une très belle installation à la Documenta de Kassel. Son spectacle à Avignon en est une version théâtrale "live", avec les mêmes personnages, les mêmes thèmes, la même ambiance jouissive.

Kentridge part toujours du dessin et de son atelier. On le voit sur scène jouer son propre personnage, mi-Buster Keaton, mi-François Englert (le savant belge découvreur du fameux boson). Ses dessins prennent vie, s’animent sur les murs, se remplissent d’un cortège de personnages qui sont aussi vivants sur scène : un orchestre, trois sopranos, une danseuse phénoménale, un drôle de violoniste jouant sur une boîte de conserve. Une troupe métissée, noire et blanche, entourée de machines inventées par Kentridge, faites de morceaux de bois, d’engrenages, de porte-voix métalliques. Tout ce monde d’hommes, de femmes, d’objets bricolés, d’instruments se mettant seuls en marche, de films animés à la Méliès, ce cortège bigarré s’agite pour notre joie.

Mais attention, derrière cela, Kentridge veut nous parler du temps. Le prix Nobel belge Prigogine, qui toute sa vie étudia le lien entre l’entropie et le temps, disait que pour ennuyer un physicien, il fallait lui demander ce qu’était le temps. C’est l’inconnue suprême. Kentridge en a beaucoup parlé avec le physicien américain Peter Galison. Et il en a déduit des réflexions légères et singulières sur ce temps qui nous submerge. Kentridge part de l’histoire de Persée condamné à tuer son grand-père sans qu’il le veuille (idée de l’irréversibilité des choses) pour arriver au temps dans un "trou noir". Il s’émerveille de savoir que toutes nos actions restent sous forme de faisceaux de photons traversant l’Univers, devenu une bibliothèque gigantesque de tout notre passé. Il se demande ce que serait l’inversion du temps.

Il montre aussi, à la manière d’un Socrate poétique, que le temps n’est pas neutre. Jadis, chaque ville avait son temps propre. Il a fallu un jour unifier ces temps pour permettre les voyages en train. Paris mit au point une information sur le temps par pneumatique. C’est aussi ce temps unifié et occidental qu’on imposa aux pays colonisés. Ce temps est devenu pour Kentridge la métaphore de l’emprise des colons sur toute la vie des colonisés.

Christoph Marthaler, lui, s’est emparé de "My Fair Lady", non pas pour refaire la comédie musicale mais pour la détourner à sa manière. On rit sans cesse dans ce spectacle. Dans l’histoire initiale, le professeur Higgins veut amener une fille des classes populaires à parler le "bon" anglais. Ici, on est plongé dans un laboratoire de langues où un groupe d’hommes et de femmes viennent eux aussi apprendre auprès d’un professeur Higgins à bien parler. Comme toujours chez Marthaler, les personnages sont comme des fonctionnaires des années 50 dans un décor d’Allemagne de l’Est. Ils ont l’air grotesques, décalés mais furieusement drôles. Une créature de Frankenstein vient même sur scène. Sérieux, ils ont tous des failles, des imperfections. Le professeur Higgins part en vrille à force de répéter des onomatopées anglaises plus folles les unes que les autres. Une étudiante ne parvient plus à descendre les escaliers que par des cabrioles drôlissimes. Un homme habillé à la mode des années 50 se prend pour le prince de la Flûte enchantée.

Marthaler joue sur la répétition de ces scènes et sur une certaine lenteur. Mais on est séduit comme toujours chez lui par ses acteurs qui savent tout faire : chanter merveilleusement, y compris les airs de "My Fair Lady" ou Céline Dion, jouer du piano, faire des grimaces ou des cabrioles. Tout cela, comme chez Kentridge, n’est pas gratuit. Marthaler rend hommage à l’imperfection plus riche de vie que l’unité ou la perfection. L’ordre est la mort alors que la différence et l’imperfection sont la vie. Les "fautes" sont des richesses.

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