Scènes

C’est la tragédie des tragédies. Depuis 2500 ans, elle met un homme face à un destin qui le détruit, sous le regard impuissant des dieux, et sous les yeux de spectateurs tour à tour terrifiés ou apitoyés. Une véritable "machine infernale", comme disait Cocteau, broie Œdipe, qui a fui un père qu’il ne savait pas adoptif pour se soustraire à l’oracle qui prédisait qu’il le tuerait, tue un homme croisé sur sa route, qu’il ne savait pas être son vrai père, épouse sa veuve qu’il ne savait pas être sa mère. Criminel donc, mais criminel sans le vouloir.

Cette fatalité énigmatique et cruelle n’a pas seulement fait s’interroger le public de la Grèce et de Rome, mais aussi celui du monde chrétien, où pourtant, comme l’a observé George Steiner, son inexorabilité a été abolie par le Pardon et la Rédemption apportés par le Supplicié du Golgotha.

Tradition enrichie de modernité

Telle est la tragédie que Daniel Scahaise a choisie pour faire ses adieux au théâtre. "Œdipe tyran" sera joué aux Martyrs jusqu’au 31 octobre. Une occasion rare et merveilleuse pour découvrir ou revoir la pièce de Sophocle dans des conditions optimales, car montée dans le respect des traditions, mais enrichie par la modernité théâtrale. L’antique tragédie est par là rendue accessible à tous les publics, et en particulier aux jeunes qu’on souhaite nombreux à la découvrir et à en mesurer la grandeur.

Le spectacle réunit une si importante distribution que nous ne pourrons citer tout le monde, autour de Christophe Destexhe, un Œdipe de belle classe, dont l’assurance et la prestance vacillent progressivement sous l’effet des révélations qui l’accablent. A ses côtés, Hélène Theunissen est une Jocaste royale, tandis que Bernard Marbaix (le devin aveugle Tiresias) et Gérard Vivane (le Coryphée) apportent avec modestie un talent scénique éprouvé.

L’ensemble de la distribution (bergers, serviteurs, enfants), comme sortie d’une île perdue de la mer Egée, évolue dans une scénographie d’une simplicité raffinée à la Peter Brook. Enfin, derrière un transparent sur lequel sont projetées des images d’arbres, de nuages ou de routes, le chœur commente l’action sur une musique originale de Daniel Dejean, interprétée par la flûtiste Renata Kamborava et le percussionniste Antoine Dandoy.

Savoir-faire et ferveur

Bref, ce spectacle porte avec éclat la marque de l’exceptionnel savoir-faire et de la ferveur théâtrale que Daniel Scahaise a manifestés tout au long de sa carrière. Ayant débuté comme régisseur au Théâtre des Galeries, il largua bientôt les amarres pour monter les œuvres qu’il aimait. Passant de "Richard III" de Shakespeare au "Don Juan" de Michel de Ghelderode, de "La Mouette" de Tchekhov à "Cyrano de Bergerac", premier en Belgique à monter une pièce de Bernard-Marie Koltès, il investit un temps les lieux les plus divers, du métro de la Porte Louise à la cathédrale Saint-Michel ("Meurtre dans la cathédrale" d’Eliot), avant d’installer son Théâtre en Liberté dans le Théâtre de la place des Martyrs.

Audace et passion

Pour son audace créatrice, sa passion dévorante, sa connaissance et son respect des chefs-d’œuvre de l’art dramatique, ceux qui comme moi l’ont suivi depuis les années 1970 ne peuvent qu’éprouver pour Daniel Scahaise ce que Jacques De Decker n’a pas hésité, dans un message d’adieu, à qualifier de "gigantesque admiration".