Scènes

Si le célèbre et volumineux roman picaresque de Miguel de Cervantès n’est pas à mettre dans les mains des enfants, l’histoire de Don Quichotte, en revanche, et surtout le rapport du chevalier à la réalité, et donc à l’imaginaire, devrait avoir tout pour leur plaire.

Le service Développement de la Monnaie et le Bozar ne s’y sont pas trompés, eux qui ont choisi de leur rendre accessible la musique de Manuel de Falla.

Mis en scène par Enrique Lanz, "El retablo de Maese Pedro" raconte un extrait de Don Quichotte et ce, en une demi-heure. La durée de l’opéra est bien sûr un argument qui compte lorsqu’il s’agit d’initier les enfants à un art réputé difficile. Le choix des marionnettes pour la mise en scène, aussi. Pour la petite histoire, "El retablo de Maese Pedro" fut créé à la demande de la richissime princesse Edmonde de Polignac qui voulait un opéra pour marionnettes. Après une version en concert présentée en 1923 à Séville, la première scénique eut lieu dans son salon parisien devant Paul Valéry, Pablo Picasso et Igor Stravinsky !

En outre, l’actuel metteur en scène, Enrique Lanz, n’est autre que le petit-fils du premier metteur en scène, Hermenegildo Lanz, grand ami du compositeur Manuel de Falla qui était son complice dans les moments heureux, mais aussi pendant la guerre civile. Comme son grand-père, il revient aux marionnettes pour une véritable mise en abyme, un théâtre dans le théâtre, fidèle en ce sens à la modernité du roman. L’épisode choisi raconte comment Maeso Pedro, Maître Pierre, invite les clients de sa taverne à assister à une représentation de marionnettes.

Mélisandre, fille putative de Charlemagne, y est prisonnière dans le château du roi Maure de Saragosse et est libérée par son époux Don Gaïferos, même si celui-ci tarde un peu trop à se manifester au goût de l’Empereur. Toujours est-il que le Chevalier à la triste figure compte parmi les spectateurs et mêle fiction et réalité. Emporté par le récit, il confond Mélisandre et Dulcinée et met les marionnettes en morceaux comme il l’a fait pour les moulins à vent.

Pour suivre cet épisode, les spectateurs verront deux types de marionnettes, baroques lorsqu’elles sont dans le cabaret et plus contemporaines lorsqu’elles incarnent Don Quichotte et les autres protagonistes du roman. Immenses et inspirées des peintures des plafonds du Salon de los Reyes de l’Alhambra et d’anciennes poupées africaines, elles ont sept fois la taille humaine. Même les marionnettes de William Kentridge, grand metteur en scène sud-africain d’opéra, paraissent petites aux côtés de celles d’Enrique Lanz. Leur construction a duré trois ans. Malgré leur grande taille, elles doivent être manipulées sans bruit et ce, à l’aide d’un système très ancien en théâtre : la corde, la poulie et les contrepoids.

Importante à plusieurs égards, l’œuvre de Falla renouvelle le langage musical espagnol à partir de la tradition classique. C’est aussi la première apparition des marionnettes dans la littérature espagnole. Il est intéressant de les voir également à l’opéra, un lieu culturel souvent considéré comme inaccessible par le commun des mortels. Surtout au regard des jardins publics dans lesquels se jouent traditionnellement les mésaventures de Guignol, figure emblématique de la poupée théâtrale.

Dans la pensée collective, la marionnette est associée au théâtre pour enfants. Elle est pourtant de plus en plus utilisée dans les arts de la scène et est considérée comme très pointue. Dans une interview qu’il accorde à Anne-Sophie Noël, responsable du service Développement de la Monnaie, Enrique Lanz déclare : "Les marionnettes sont un langage en soi. L’acteur interprète un personnage, un rôle, alors que lorsque la marionnette est créée, elle est le personnage. Son origine est théâtrale. Elle ne se transforme pas en fonction du spectacle. Elle existe pour la scène."

Enrique Lanz et le chef d’orchestre Josep Vincent ont créé "El retablo de Maese Pedro" pour les 25 ans de la compagnie Etcétéra et ont obtenu le prix de la mise en scène. Près de 1 300 enfants pourront découvrir leur travail le 5 février en séance scolaire au Palais des Beaux-Arts, tandis que la séance du samedi 6 février, en soirée et pour tous les publics, célébrera l’ouverture de la présidence espagnole à la Commission européenne. L’opéra, très court, sera précédé par le Concerto pour clavecin de Enrique Lanz pendant lequel des images seront projetées sur l’écran, entrée en matière pour la suite des festivités.

Comment, cela dit, sensibiliser plus de mille enfants de 10 à 12 ans à "El retablo de Maese Pedro" ?

En racontant plusieurs passages de Don Quichotte, en les encourageant à se forger une identité de chevalier ou de Dulcinée ou à incarner un moulin à vent pour mieux sentir le récit corporellement. Décapiter des géants, défaire des armées, disperser les flottes ou secourir la veuve et l’orphelin sont d’autres missions proposées avec pour seules armes, celles de l’opéra. "Nous n’avons, par contre, pas pu faire chanter les enfants, car le chant est trop complexe ici, est techniquement trop ardu, et il contient trop de sauts de notes. Nous sommes donc partis sur le "Don Quichotte" de Massenet qui est en français et qui sera programmé au mois de mai à la Monnaie", nous dit Anne-Sophie Noël, précisant qu’ils pourront aussi venir le voir avec leurs parents.

Bruxelles, le 5 février à 13h30, et le 6 février à 20h au Palais des Beaux-Arts. Infos: 070.233.939 ou www.lamonnaie.be ou www.bozar.be. De 10 à 51 €.

Si les écoles le désirent, il est encore possible de suivre des ateliers. Infos: 02.229.13.75 ou a-s.noel@lamonnaie.be