Scènes

Au troisième acte de l’opéra éponyme, Lucia di Lammermoor chante qu’elle entend une harmonie céleste. Le spectateur, lui, n’entend que sa voix et des flûtes. Donizetti avait prévu d’accompagner la fameuse scène de la folie d’un armonica de verre (sans "h" selon l’orthographe voulue par Benjamin Franklin, un des pères de l’instrument), mais le San Carlo de Naples avait cessé de payer le musicien en charge de l’instrument. L’ouvrage passa donc à la postérité sans le mythique "glass (h)armonica" et fut toujours joué ainsi, jusqu’à ce que quelques disques récents exhument cette variante.

Maîtrise

Belle idée de l’ORW d’avoir fait venir dans ses rangs un des rares spécialistes actuels de l’instrument, car l’effet est non seulement céleste, mais même magique, et c’est une véritable plus-value sonore de ce moment clé de l’œuvre. Uni à la voix toujours cristalline d’Annick Massis, impeccable vétérane du rôle, l’étrange clavier, dont les touches sont remplacées par des verres de tailles différentes correspondant aux notes de trois octaves, est un des héros de la soirée. Après un début puissant où l’on sent parfois un art habile de camoufler certaines faiblesses, la soprano française fait de sa scène finale un moment de bravoure éblouissant, plus vocal que théâtral toutefois : elle chante avec une telle aisance et une telle maîtrise qu’elle ne semble jamais en folie, oscillant plutôt entre la légèreté de Lakmé (les clochettes), la démarche titubante d’Olympia (la poupée qui se disloque) et la brutalité de Salomé (elle apporte à l’assemblée la tête de son mari).

La réussite de la soirée tient aussi aux autres musiciens : l’Edgardo à la fois puissant et suave d Celso Albelo, le formidable Raimondo de la basse italienne Roberto Tagliavini et le très prometteur Enrico, juvénile et impétueux, du jeune baryton Ivan Thirion (25 ans). Coup de chapeau aussi aux chœurs, qui ont regagné en cohésion depuis l’arrivée d’un nouveau chef, mais aussi à l’orchestre, de très belle tenue sous la direction élégante et toujours inspirée de Jesus Lopez-Cobos : la présence à Liège du grand chef espagnol est aussi un événement.

Trop lisible ?

Comme pour le récent "Barbier de Séville" (là, c’était une reprise), Stefano Mazzonis signe lui-même la mise en scène de cette nouvelle production. Décors et costumes jouent la carte historique au sens le plus traditionnel du terme, la seule originalité venant des collerettes futuristes qui assortissent les costumes d’une Ecosse médiévale. La direction d’acteurs semble succincte, voire maladroite, avec le risque que certains gestes ou attitudes frisent l’histrionisme à force de se vouloir trop lisibles. Et si Massis incarne impeccablement l’héroïne alors même qu’elle pourrait ici être la mère de son frère, on n’est pas convaincu - comme l’an passé quand elle incarnait Manon - qu’il soit opportun de lui faire prendre des attitudes de fillette coquette pour convaincre la salle de sa jeunesse.Nicolas Blanmont

---> Liège, Théâtre royal, jusqu’au 1er décembre; www.operaliege.be