Scènes

PORTRAIT

Tuvia Tenenbom fait partie de cette race d'artistes persuadés, comme René Char, que ce qui vient au monde pour ne rien déranger `ne mérite ni patience ni égards´. Israélien naturalisé américain à la fin des années 80, rabbin orthodoxe de formation, il fut ensuite soldat de Tsahal, avant d'aller aux Etats-Unis pour étudier l'informatique et accomplir un doctorat en littérature anglaise.

À SA JUSTE PLACE

L'homme est venu au théâtre sur le tard, trouvant par là, indique-t-il, sa juste place dans l'humanité. Entre-temps, il aura pratiqué à New York tous les petits métiers qui permettent de survivre et d'engranger un fabuleux matériau humain: agent immobilier, directeur de chantier, ouvrier orfèvre, chauffeur de taxi, mécanicien, haleur, boulanger et même `organisateur de bains rituels´.

ÉCRIRE O ÇA FAIT MAL

Directeur du Jewish Theatre of New York qu'il a fondé en 1994, il met désormais en scène ses propres pièces, des histoires le plus souvent provocatrices et controversées, sur la judéité, le sionisme, le sexe, la politique, la religion, la guerre. En tout cas, et il ne s'en cache pas, il écrit là où cela fait mal, sur les sujets `tabous´, avec l'espoir de faire sauter les refoulements qui mènent à la violence, au meurtre, à la folie.

La démarche ne pouvait qu'interpeller Roland Mahauden et il produit en son Théâtre de Poche la création en langue française du `Père des anges´ (`Father of the Angels´) de Tuvia Tenenbom, dans une mise en scène de l'auteur, quatre ans après la création new-yorkaise. Fondée sur les recherches historiques de l'auteur, l'action se situe en Palestine, encore sous mandat britannique, en 1944, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Le personnage principal est calqué sur une figure qui a réellement existé, le rabbin orthodoxe Jacob Israel de Haan, farouchement opposé à la création d'un État hébreu et qui mourut assassiné, selon toute vraisemblance par un agent de l'aile militaire de la coalition ioniste. Les protagonistes de cette dernière sont présentés comme des personnages sinistres. Pour sympathique, le rabbin est torturé par d'irrépressibles désirs pédophiles. En exergue de sa pièce, surtitrée `Israël: naissance d'une nation´, Tenenbom a placé une phrase du rabbin de Haan: `J'ai fui Dieu / À la poursuite de mes désirs / Et j'ai atteint Dieu.´

DE COMÉDIE EN TRAGÉDIE

Dans le sanglant climat qui s'est installé au cours des derniers mois en Israël, cette pièce qui passe sans cesse du ton de la comédie à celui de la tragédie prend évidemment une actualité aiguë. À Bruxelles, elle sera interprétée par Patrick Messe, Didier Colfs, John Dobrynine, Georges Lini, Pierre Plume, Brahim Wabbach et Isabelle Wéry.

De taille moyenne, plutôt trapu, le visage rond, souriant et extraordinairement animé, Tuvia Tenenbom émaille de nombreux gestes une conversation rapide, précise, intelligente. Une puissante énergie l'anime, puisée à la source d'une intense vie spirituelle teintée de mysticisme.

Très vite, il raconte l'histoire de son grand-père, rabbin polonais qui avait refusé de fuir en Israël et accueillit les SS à l'entrée de la ville, les bras chargés de la traditionnelle offrande de pain et de sel. Les bourreaux l'assassinèrent sauvagement, coupèrent son corps en quinze morceaux et firent noyer ses enfants dans le fleuve sous les yeux de leur mère qu'ils abattirent ensuite.

LA MÉMOIRE DU SIÈCLE

Exorcisme de ce cauchemar originel, les pièces de Tuvia Tenenbom explorent la mémoire du XXe

siècle, avec une volonté farouche de confronter la conscience juive avec le vrai, aussi terrible fût-il. Dans `Love Letters to Adolf Hitler´, il montre la possession dont furent victimes les citoyens allemands pendant la période nazie. Il s'est inspiré des lettres d'amour écrites au chef du IIIe Reich, un fonds que le Jewish Theatre of New York a racheté et que Tenenbom a traduit en anglais.

Dans une de ses dernières pièces, le `Journal d'Adolf Eichamnn´, il expose le point de vue nazi - `parce que nous voulons comprendre qui sont nos ennemis´ - et pose la question de la collaboration juive - `sans l'aide des dirigeants juifs, Eichmann n'aurait pu réussir sa mission´ , déclare-t-il.

ÉLOGES ET CRITIQUES

Ses pièces suscitent des commentaires élogieux dans la presse américaine, mais aussi de vifs antagonismes, tant dans les médias qu'auprès d'une part du public.

`Oui, j'ai le sentiment de faire oeuvre utile

, conclut-il. Et je ne veux pas, comme mon grand-père, me faire couper en morceaux sans avoir dit ce qu'il fallait que je dise.´

Bruxelles, Théâtre de Poche, du 15 janvier au 23 février. Tél. 02.649.17.27.

© La Libre Belgique 2001