Scènes De la démarche de l’artiste Julien Prévieux, Vincent Thomasset tire un spectacle hétérogène, acéré, un peu potache.  Critique

Pendant sept années, de 2000 à 2007, Julien Prévieux, artiste plasticien, a répondu par la négative à un millier d’offres d’emploi. Sa démarche - artistico-activiste - a donné lieu à des expositions puis à un livre regroupant 35 de ces lettres de non-motivation. Ce recueil a inspiré le metteur en scène et chorégraphe Vincent Thomasset qui, avec sa Cie Laars & Co, en livre une version théâtrale à la fois élémentaire dans la forme et pleine d’échos sur le fond. 


Le monde du travail - parfois erratique, souvent cruel, voire impitoyable - inspire les créateurs. La metteuse en scène Françoise Bloch, chez nous, en a conçu une remarquable trilogie : "Grow or go", "Une société de services" et "Money" (Prix de la critique du meilleur spectacle 2013-2014).

Le travail et sa mécanique de base

Le voici décortiqué sur base de sa mécanique de base : d’un côté des postes à pourvoir, de l’autre des candidatures (ou pas). L’œil de Julien Prévieux a repéré les annonces. Sa plume ensuite les dégomme, dans un geste qui évite tout systématisme, un style qui emprunte à l’annonce même les ingrédients de la réponse, leur superposant ce qu’elle lui inspire. Ainsi les "Lettres de non-motivation" sont-elles truffées, tout à tour, de colère ou de détachement, de familiarité ou d’ironie, de lyrisme ou d’absurde, de tristesse ou d’indifférence. 


Chaque échange révélant une histoire brève, le tout - forcément hétérogène - s’inscrit avec justesse dans une scénographie simplissime, jusqu’à l’écran où sont projetées les offres d’emploi. Exposées à l’état brut (logos improbables, typographie hasardeuse, jargons abscons inclus), elles en disent beaucoup, à elles seules, sur ceux qui ont le pouvoir de proposer du travail, de profiler et de sélectionner les potentiels prétendants au poste.

Quelque chose d’oulipien

Dans la mécanique à l’œuvre ici, on assiste au retournement du paradigme qui, du noir sur blanc conçu par l’auteur, prend voix et corps dans l’instant du plateau grâce au quintet que forment David Arribe, Johann Cuny, Michèle Gurtner, François Lewyllie et Anne Steffens. 


S’il ne recule pas devant la potacherie, et frise parfois l’exercice de style (ces "Lettres" ont d’ailleurs quelque chose d’oulipien), le spectacle met en lumière les codes, les clivages, l’indifférence caractérisée de certaines réponses d’employeurs (car elles font partie du processus), le mépris d’autres, l’humour de quelques-unes. Mais encore, et peut-être surtout, le pouvoir repris grâce à ce tout petit mot : non.


Bruxelles, Théâtre 140, du 21 au 23 février, à 20h30. Durée : 1h. De 8 à 18 €. Infos & rés. : 02.733.97.08, www.theatre140.be

À la Bellone aura lieu, le mercredi 22 février de 17 à 19h, une rencontre thématique intitulée "(Be)au travail", animée par Sylvie Martin-Lahmani, codirectrice de publication d’"Alternatives théâtrales". Un temps de réflexion autour du spectacle, sur les enjeux du travail aujourd’hui, avec le philosophe Pascal Chabot et le metteur en scène Vincent Thomasset. Gratuit, rés. souhaitée : accueil@bellone.be