Scènes Surtout, ne lui parlez pas de retraite. Pour Eddy Mitchell, 71 ans au compteur dont 50 de carrière, "c’est pas un mot qui est très joli". Quand, en 2011, le rocker français a fait ses adieux à la scène, cela ne signifiait pas, pour autant, qu’il ne produirait plus de disque. Le voilà donc qui rempile avec un 35e album studio, "Héros" (qui aurait pu s’appeler "Country Soul", en référence aux musiques qui l’habitent). A cette occasion, il nous reçoit dans ses bureaux parisiens, en plein cœur des Champs-Elysées. L’opportunité d’admirer au passage les nombreuses pièces de collection qu’il a accumulées tout au long de sa vie. Il est évidemment fort question de cinéma - passionné des classiques américains, Mister Mitchell a présenté, pendant 17 ans sur FR 3, "La dernière séance". Accrochés aux murs du hall d’entrée, on admire autant les affiches de films que les portraits d’acteurs. D’actrices aussi, comme celui de Gene Tierney, dédicacé. On repère également une victoire de la musique (il en a reçu 5). Eddy Mitchell a un emploi du temps assez serré. Alors qu’il réserve certaines de ses matinées à la promotion de son nouvel album, début d’après-midi, il file au théâtre de Paris assister aux premières lectures de "Un singe en hiver", pièce tirée du célèbre roman d’Antoine Blondin dont Henri Verneuil avait réalisé un film culte avec Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo (1962). Claude Moine de son vrai nom y reprendra le rôle immortalisé par Gabin.

Vous n’arrêtez donc jamais ?  

Ben non. C’est pas plus mal d’ailleurs. Retraite, c’est pas un mot qui est très joli. Par contre, "arrêter de travailler", ça c’est bien.  

Le texte de la chanson "Les vrais héros" évoque ceux qui "travaillent pour nourrir leurs gosses,/Payent des impôts/Des assurances, crédits moto,/ Dorment dans l’auto." Ces gens-là ont certainement besoin de partir à la retraite…  

Ah oui ! Pour moi, ce sont vraiment des héros, ce sont des gens qui subissent et qui se taisent. Qui la ramènent pas.  

Et les chanteurs ou les footballeurs ?  

Y’a plus de héros. Ce qu’on nous propose ne fait pas rêver. Je comprends que les sportifs soient considérés comme des héros. Ce sont quand même des gens hors du commun. Mais ils sont remplaçables.  

Les musiciens qui jouent sur votre nouvel album sont un peu vos héros à vous, une fameuse équipe …  

Les rassembler n’a pas été chose rapide, même si relativement simple. Larry Klein a produit "Héros" grâce au fait que le producteur exécutif de l’album, qui se trouve être mon gendre, avait déjà travaillé avec lui. Larry Klein avait produit deux albums de Joni Mitchell (son ex-femme) que je trouve remarquables, dont un où elle fait des reprises arrangées par Vincente Mendoza. A mes yeux, le meilleur arrangeur de cordes du moment. J’ai dit à Larry que si je pouvais avoir Mendoza pour les cordes, je serais vraiment ravi. Il m’a ensuite demandé ce que je voulais comme son. Country et soul, lui ai-je répondu. Au final, on a eu Steve Cropper et Booker T. Jones (Otis Redding), Charlie McCoy (harmoniciste de Dylan), Dean Parks, Fred Tackett et Bill Payne. Je ne vais pas dire qu’il suffit de rêver, mais on a essayé et on a eu.  

"T’es tout seul, tu stresses, t’es mal" est l’adaptation de "I’m so lonesome and I could cry" de Hank Williams (1949). Quel avenir pour l’homme aujourd’hui ?  

O uf, vaste question. Je lui souhaite d’éliminer toute la misère qui existe. Cela m’apparaît évident. Maintenant, on n’est pas dans les Bisounours, mais ça serait extraordinaire. Des guerres, il y en aura toujours, des religions qui s’affrontent, il y en aura toujours, mais de la misère, il y en a de plus en plus et on se demande pourquoi. Tout le monde devrait pouvoir manger à sa faim.  

"Final Cut" est une chanson où vous citez de nombreux films d’Hitchcock. Si vous deviez choisir, plutôt James Stewart ou Robert Mitchum ?  

Ce que j’aime chez Mitchum, ce n’est pas tellement son côté destroy, c’est l’acteur, qui était vraiment hors du commun. On peut dire que James Stewart était aussi un grand acteur, mais il pouvait faire penser à Gary Cooper qui, lui-même, pouvait faire penser à John Wayne. Mitchum, il était unique. C’est lui qui a vraiment inventé ce que l’on appelle l’underplay. Faire semblant de jouer tout en jouant. Le type dont on croit qu’il ne joue pas et qui déclame tout un texte de trois pages.  

Allez-vous encore au cinéma ?  

Non !  

Plus du tout ? Pourquoi ?  

Parce que je suis devenu très chiant. Quand on a la chance d’avoir les moyens comme ceux que j’ai, c’est-à-dire une salle de projo impeccable, avec THX, où on règle le son soi-même, on se fait un cocon extraordinaire. On ne retrouve pas cela au cinéma. A moins de connaître le projectionniste, et la plupart du temps, y’en a plus. Avant, quand j’allais au cinéma, j’allais en cabine pour corriger le son.

Quel dernier film avez-vous, alors, visionné chez vous, en privé ?  

Y’a pas de film qui me donne envie d’aller au cinéma ou même d’acheter un Blu-ray. Par contre, j’achète des séries télé. Y’a des trucs intéressants qu’on ne verrait pas au cinéma. Je pense à "Boardwalk Empire", dont le producteur exécutif est Scorsese. C’est gonflé. Il me semble qu’au cinéma, on n’oserait pas ce genre de choses. Et on voit qu’il y a de l’argent. Les acteurs sont tous remarquables, pas toujours connus, mais c’est pas grave. Au contraire, ils vont peut-être le devenir. Je trouve que, à travers les séries, la télévision américaine fait vraiment avancer la machine. Je pense aussi à "Game of Thrones".

Faire avancer la machine dans quel sens ?  

Dans le sens scénaristique, parce que les scénaristes de chez HBO, ce ne sont pas des manchots.  

Les Blu-ray sont, à l’heure actuelle, la meilleure définition de l’image.  V ous avez vu une différence avec les DVD ?  

Ah oui. Je crois que le premier Blu-ray que j’ai acheté, c’était "La mort aux trousses". J’étais sidéré parce qu’il y avait des plans et des arrière-plans que j’avais pas vus en 35 mm. Il y a aussi un western, "Le jardin du diable", on voit des décors, derrière, qu’on ne voyait pas en 35. Donc, c’est intéressant.  

En 2008, vous jouiez, aux côtés de Cécile de France, "Le temps des cerises". Le théâtre vous manquait tellement que vous remettez le couvert en janvier avec "Un singe en hiver" ?  

Je me suis fait piéger. Attention, ce n’est pas non plus une pénitence. Un jour, je déjeune avec Stéphane Hillel, qui avait mis en scène "Le temps des cerises", et mon co-producteur Claude Wild. Tous deux me demandent : "Et alors, quand est-ce que tu refais du théâtre ?" Je leur dis : "Oh non, non, non, c’est pas mon truc." C’est vrai, c’est pas vraiment mon truc. "Mais un truc formidable ?" "Bon oui, mais un truc vraiment extraordinaire", je leur réponds alors. "Un truc comme ‘Un singe en hiver’ ?" Oui, mais avant d’avoir les droits de Audiard, Blondin, Verneuil, Boyez, amusez-vous." Et ils les ont eus.  

Comme vous, qui avez pu avoir tous les musiciens dont vous rêviez pour "Héros" ? Voilà. (Rires)