Emmanuelle Béart, brûlante

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Scènes Envoyé spécial à Paris

Les meilleures actrices de cinéma aiment le théâtre et en ont besoin, même si celui-ci est un art fragile, un risque et un défi pour elles. Juliette Binoche expliquait sa joie de revenir sur les planches pour jouer "Mademoiselle Julie" de Strindberg au dernier Festival d’Avignon. "Les plus grands moments pour un acteur sont ceux où il lâche quelque chose de lui-même sans le vouloir", avait-elle dit. Au cinéma, tout passe par des filtres. Au théâtre, il n’y a pas de reprises possibles, on se donne sans filet. Isabelle Huppert a besoin aussi du théâtre, comme elle le montra avec Claude Régy et dernièrement en reprenant le rôle épuisant de Rose dans "Un tramway nommé désir", monté par Warlikowski. Elle disait qu’elle ne pouvait se passer du théâtre et des répétitions même si "le théâtre, c’est Attila, cela brûle tout sur son passage. Cela ne vous laisse rien".

Emmanuelle Béart aussi a besoin de se brûler sur les planches. "Le théâtre est mon espace, a-t-elle expliqué. Je ressens un plaisir organique, terrible et terrifiant sur scène, à tel point que l’on peut se demander s’il existe quelque chose de plus fort."

Il y a quelques années, elle joua "Les Justes" de Camus dans une mise en scène de Stanislas Nordey (artiste associé au Festival d’Avignon en 2013). Une expérience qui noua entre elle et Nordey une profonde amitié. Elle est revenue lui demander un autre rôle. Il lui a laissé le choix entre "Le Balcon" de Jean Genet, "Tristesse animal noir" de l’Allemande Anja Hilling et "Se trouver", pièce de 1932, rarement jouée, de Pirandello, et qu’elle choisit. Avec le rôle écrasant de Donata, quasi toujours en scène pendant 2 h 20 avec un texte très long et difficile à mémoriser car plein de nuances qui troublent la mémoire.

"La pièce n’avait plus été jouée depuis ma naissance, raconte Nordey, quand Claude Régy l’a mise en scène avec, dans les rôles principaux, Delphine Seyrig et Samy Frey. Depuis, le rôle de Donata effrayait tout le monde."

Emmanuelle Béart, 48 ans, a déjà montré qu’elle ne craignait pas les difficultés en militant en faveur des sans papiers. Dans une très belle interview dans "Le Monde" à l’occasion de ce spectacle, elle parle de ce rôle, "d’une actrice qui a renoncé à toute vie personnelle pour son art et qui rencontre un homme dont l’amour la bouleverse. Est-ce que jouer c’est vivre ? Est-ce que vivre, c’est jouer ?" Une interrogation typique du théâtre de Pirandello qu’il applique dans ce texte, à lui-même et à l’actrice Marta Abba que le dramaturge italien aima d’une tendresse particulière jusqu’à sa mort en 1936. La jeune et belle Marta, ses cheveux auburn, brûlaient pour lui d’un feu intense. Pirandello s’interrogeait comme Donata : "la vie, disait-il, ou on la vit ou on écrit." Celui qui joue est-il dépossédé de sa vie ? Ou au contraire, faut-il avoir pleinement vécu pour pouvoir jouer ?

Emanuelle Béart ne se projette pas entièrement dans ce personnage torturé. Elle rappelle qu’elle a une vie pleine avec trois enfants. Mais il n’empêche, les tourments de Donata résonnent en elle, comme en nous. "Tous les jours, disait-elle au "Monde", en entrant sur scène dans cette salle de 800 places, je me pose la question : qu’est-ce que tu as, 25 ans après, pour être toujours là, avec ce besoin ? Longtemps, il y a eu de la rage, puis un moment de doute. La rage est toujours là mais avec une sorte de réconciliation. Quand je rentre dans ma loge, je me dis : ‘Tu as eu le courage d’aller jusqu’au bout’. Ce sont peut-être mes seules secondes de fierté. Je peux me regarder dans la glace."

Stanislas Nordey artiste associé au Théâtre de la Colline à Paris, a monté ce grand spectacle avec dix acteurs et qui viendra du 17 au 20 octobre au Théâtre de la Place à Liège, co-producteur du spectacle. La pièce n’est pas évidente avec son grand décor un peu glacé, dans le style Art déco, avec un texte très littéraire et parfois répétitif de Pirandello et des acteurs qui l’expriment de manière plutôt figée à la Duras. Mais ces réserves sont bousculées par le jeu brûlant d’Emmanuelle Béart. Dès qu’elle arrive sur scène, descendant le grand escalier en robe verte, elle attire l’attention et apporte la chaleur de l’humain. Elle vit, souffre, les angoisses de Donata, sa soif du théâtre mais aussi sa volonté de vivre cet amour subi pour un homme rencontré un soir de fête et qui faillit la noyer, un artiste, Ely (joué par Vincent Dissez). Elle est divisée par ses deux amours apparemment contradictoires et par un homme qui jalouse le théâtre. Elle a cru un moment pouvoir retrouver la "vraie vie" dans les bras d’Ely, loin du théâtre : "Je dois vivre à présent, avoir une vie à moi, être comme toi, lui dit-elle. Parce que jusqu’à présent tu ne sais peut-être pas, je n’ai jamais appartenu à moi-même, toujours seule ."

Mais dans le second acte, elle découvre que cet amour aussi est une illusion : "Quand je le vois devant moi, dit-elle à son amie, là, si sûr de lui dans son corps agile et vif, A ces moments-là, s’il s’approche de moi, je ne sais pas, je le hais. Je sens qu’en ces moments, je ne suis rien avec lui. Je croyais que dès que j’entrerais dans une vie à moi, tout pour moi deviendrait clair, que je sortirais de l’incertitude où j’errais auparavant. Et bien ce n’est pas vrai, c’est pire !"

Donata choisit finalement le théâtre car elle y retrouve ses "fantômes plus vivants et vrais que toute chose vivante et vraie, dans une certitude qu’il ne tient qu’à nous d’atteindre et qui ne peut pas nous faire défaut". Une réplique qui bouleverse chaque soir Emmanuelle Béart qui confiait au "Monde" que "sans mes fantômes, je ne pourrais pas jouer. C’est pour ça que j’ai tendance à regarder vers le ciel quand je suis sur scène".

La dernière réplique de Donata/Béart est : "Seul est vrai qu’il faut se créer, créer ! Et, alors seulement, on se trouve."

"Se trouver" de Pirandello fut joué jusqu’au 14 avril au théâtre de la Colline à Paris et viendra au Théâtre de la Place à Liège du 17 au 20 octobre.

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