Entouré de dizaines de rats vivants

G.Dt. Publié le - Mis à jour le

Scènes

Ceux qui pouvaient penser que le festival ronronnait auront été secoués par la performance radicale du Sud-Africain Steven Cohen, invité pour la première fois dans la Cité des Papes. Il a choisi de jouer dans une cave basse et sale du Palais, juste en dessous de la scène de la Cour d’honneur. Pendant ses performances qu’il donne en journée, on entend les pas des visiteurs du Palais qui martèlent le plancher comme un groupe de rats. Steven Cohen a d’ailleurs placé dans sa cave sombre, de longs tubes transparents où circulent sans cesse des dizaines de rats cherchant un bout de fromage ou se bataillant. Ils vont ensuite dans une sculpture de tubes, chacun portant une petite lampe. Le grouillement des rats tout autour des 49 spectateurs, seuls admis par cette petite jauge, devient une image aussi sublime que répugnante.

Et Steven Cohen apparaît. D’abord, sous la forme d’un film noir et blanc, d’un gisant qui se réveille lentement laissant voir sur son corps quasi nu, un visage outrageusement grimé avec une étoile jaune sur le front et des plumes qui lui sortent de la bouche. Il est perché, comme toujours chez lui, sur d’immenses cothurnes faites cette fois de grosses chaussures de métal aux semelles sous forme d’écrans d’ordinateurs allumés.

Steven Cohen est un des plus grands performeurs d’aujourd’hui. Il s’affiche à l’excès, comme juif, blanc, homosexuel et sud-africain. Il utilise son corps pour faire un art vivant, mélange de danse et de sculpture, de mauvais goût et de quête de soi, supprimant toutes nuances pour mieux forcer le trait.

On l’a vu l’an dernier aux Halles de Schaerbeek, avec "The cradle of humankind" (qui sera rejoué en fin de Festival d’Avignon) où il jouait avec sa vieille nourrice noire de 90 ans qu’il mettait nue, en Vénus Hottentote.

Pour cette création, il s’est emparé du journal intime d’un jeune juif français mort en déportation en 1942. Des fac-similés de ce journal passent sur un écran, mêlés à des images de rituels nazis et de beaux chants juifs. Il y ajoute des références à Mandela, à Pétain. A un moment, il est assis sur la tonnelle d’un puits oublié et une projection écrit le mot "juif" sur son corps. Avec une petite caméra, il explore les détails de sa bouche, de sa glotte. Steven Cohen ne recule devant aucun extrême. Il mêle politique et sexualité, identité et horreur. Il montre un instant, la photo d’un garçon atteint d’éléphantiasis sexuel et deux vidéos avec des femmes se masturbant avec un serpent ou un poisson vivants.

Avec Steven Cohen, on retrouve la provocation des années 60, mais à la sauce africaine. L’Europe en crise et assoupie, ne connaît pas ce qui bouge sur d’autres Continents. Steven Cohen, à sa manière criarde, incarne cette recherche d’identité politique, religieuse comme sexuelle qui traverse l’Afrique du Sud. Avec cette persistance des rituels que nous avons oubliés. Sans nuances, ni compromis, comme un coup de poing au bon goût, comme une meute de rats. Une tout autre vision de l’Afrique du Sud que l’art joyeux et grand public de Kentridge.

Publicité clickBoxBanner