Scènes

Thibaut Wenger se frotte au vaudeville avec Labiche, aux Martyrs. Exercice de style autour de la poésie du désordre. Critique.

Une envie de jouer avec le genre (comme on le dit du cinéma ou de la littérature), “d’autant plus s’il est mineur” : voilà le moteur du metteur en scène Thibaut Wenger (“Platonov (ou presque)”, “La Cerisaie”, “Une maison de poupée”, “Combat de nègre et de chiens”) pour monter l’une des 176 pièces d’Eugène Labiche (1815-1888).

Un vaudeville donc, dans lequel “les canons du genre sont un peu déréglés”. Pas d’amant dans le placard ici, mais un bourgeois imbibé qui se réveille, après une nuit brumeuse, aux côtés d’un homme. L’improbable tandem se croit coupable – dans la “lacune” nocturne qu’a provoquée l’alcool – de l’assassinat d’une charbonnière, rue de Lourcine. Sale affaire, dirait Yolande Moreau. 

© Christophe Urbain

En effet on oscille, dans “L’Affaire de la rue de Lourcine”, entre comédie et cauchemar. “Il s’agit avant tout de faire fonctionner la machine, note Thibaut Wenger, même si l’absurdité de Labiche est peut-être plus minée que l’horlogerie de Feydeau.” Or si le rythme est indissociable du genre, le metteur en scène lui imprime ici des variations qui, pour audacieuses qu’elles puissent paraître, n’emportent pas le spectacle au-delà de l’exercice de style.

Traces de charbon et noyaux de cerise

Il a fait appel à ses comédiens complices Fabien Magry (Lenglumé), qui excelle dans le phrasé de gueule de bois et l’incorporation bouffonne du bourgeois, Marie Luçon (Mme Lenglumé, dont les formes accentuées soulignent la naïve incompréhension) et Tristan Schotte (en domestique aussi maniéré que lucide), auxquels se joignent Pedro Cabanas (Mistingue, l’intrus envahissant) et Bernard Gahide (le mielleux/fielleux cousin Potard). Cette distribution judicieuse évolue parmi les couleurs profondes et subtiles du décor et des costumes signés Claire Schirck et Nina Blanc.

Parmi les codes de la petite bourgeoisie française, bien présents, s’immisce le désordre. Outre la loufoquerie de situations où tout se termine en chanson, c’est là sans doute, dans cette poésie un peu factice et franchement foutraque, derrière les traces de charbon et les noyaux de cerise, que se cache le sel de cette création.

© Christophe Urbain

  • Bruxelles, Martyrs (grande salle), jusqu’au 16 décembre, à 20h15 (mardi et samedi à 19h, dimanche à 16h). Durée : 1h10. Infos & rés. : 02.223.32.08, www.theatre-martyrs.be