Scènes Le grand dramaturge belge, auteur de théâtre jeune public et adultes, s’en est allé à 55 ans. Évocation par  Laurence Bertels

Je suis parti du monde en nonante-neuf pour m’entourer de terres en friche - désert prémonitoire -, loin de la ville dissonante, me dégager, fuir dans une tentative, peut-être la dernière, de naître, parce que le mouvement du monde est si rapide que se mélangent les couleurs de la toupie, parti avec l’espoir vertigineux d’arrêter le monde, comme on arrête un train qui nous a éjectés, pour mieux y remonter, dans le froid de l’aube" , écrivait Eric Durnez dans "Childéric", un texte autobiographique. "Un soliloque, une phrase de quinze pages mouvementée, fragmentée, rebondissante ou languissante, un délire imaginé en 2006 par cet homme ébloui par l’au-delà de son jardin gascon. Vite, cependant, un brouillard givrant recouvre les mamelons orangés du Gers qu’il croit apercevoir. Grisaille et limpidité se succèdent en son esprit. Accents de vérité quant au départ de Belgique et aux désillusions qui ont suivi", écrivions-nous dans "La Libre" du 25 février 2010 lors de la création de ce spectacle à La montagne magique dans un seul en scène magistral de Thierry Hellin, son plus bel interprète, son ami de toujours.

"Childéric" est un texte tellement fort qu’il a ensuite été joué pendant un mois au Théâtre des Doms, à Avignon. L’auteur a eu l’honnêteté de dire sa désillusion comme il avait le courage de trahir les failles, d’explorer les non-dits, de saisir l’humanité de chacun.

Trop peu connu du grand public, Eric Durnez était un grand dramaturge. Auteur de théâtre jeune public et adultes, tous ses textes ont été publiés chez Emile Lansman qui lui voue une immense admiration. On lui doit "Broussailles", "Echange clarinette", "Le voyage intraordinaire", "Tam", "Le cercle des amis de la chanson d’amour". Autant de spectacles qui ont fait les beaux jours des Rencontres théâtre jeune public à Huy. Pour les adultes, il écrivit aussi "Douce amère" joué au Rideau de Bruxelles, un théâtre qui a toujours cru en lui.

Fondateur d’Une compagnie, magnifique troupe de théâtre jeune public, il est né à Bruxelles en 1959, a fait des études de mise en scène théâtrale à l’Insas. Puis s’intéresse à l’écriture de romans, de poèmes et pièces de théâtre. Il a travaillé à Bamako, aussi, happé par l’Afrique. Ses textes ont souvent été couronnés. En 2002, il recevait le prix de la dramaturgie francophone décerné par la SACD.

Une douceur apaisante

Une vraie gentillesse dans le regard, un calme sans doute apparent, un détachement parfois, une douceur apaisante, une bienveillance permanente, tous ceux qui ont connu Eric Durnez regretteront longtemps cet homme peu ordinaire, ses boucles brunes. Mais aussi, que son talent soit malgré tout resté trop peu connu du grand public. Il n’écrivait rien par hasard. Chaque texte avait sa singularité et l’an dernier, "Le Voyage intraordinaire", mis en scène par Thierry Lefèbvre, son autre ami de toujours, recevait encore le prix de la Critique théâtre et danse.

Il est parti, en quelques mois, là-bas, du bout du monde. Il est le premier homme qui nous a fait pleurer au théâtre.