Scènes "Le vent souffle sur Erzebeth" : le verbe puissant de Céline Delbecq pour questionner la marge et l’attachement. Critique

Épique, tragique, poétique, la nouvelle création de Céline Delbecq a du souffle, littéralement. Eclose à Mons, cette vaste coproduction se joue à présent à Bruxelles et tournera largement ensuite. Après le solo remarquable de "L’Enfant sauvage" porté par Thierry Hellin - abondamment primé et porteur du label "spectacle d’utilité publique" décerné par la Cocof -, la jeune autrice et metteuse en scène, forgeant un théâtre toujours en lien avec notre réalité sociale parfois cruelle, signe ici une œuvre dont l’ampleur se trouve tant dans les mots que sur le plateau. 


En exergue du texte publié chez Lansman, cette formule de René Char : "La lucidité est la blessure la plus proche du soleil." Les éléments et leur lien avec les émotions… Emporté, presque émancipé par la littéralité de son titre, "Le vent souffle sur Erzebeth" nous mène à Somlyo, village "hypersensible, hyperpauvre, hyperimbécile, hyper à bout de nerfs", enclavé entre mer, montagne et volcan et que, six jours par mois, balaie un vent aigre et violent. Le prologue - monologue du narrateur (Réal Siellez) - plante le décor, alors que la scénographie elle-même, signée Delphine Coërs consiste en un plateau nu, légèrement surélevé, rougeâtre, et un jeu de transparences, d’opacités, de projections fugaces et de degrés à l’arrière-plan.

A fleur de peau

Inspirée par une historique et légendaire comtesse hongroise du XVIe siècle, l’Erzebeth de Céline Delbecq - interprétée à fleur de peau, au prix parfois d’un certain maniérisme, par Charlotte Villalonga - est une figure de l’angoisse qui mène à la folie. Obsédée par le vieillissement, le temps qui passe, le manque, la jeune fille de 20 ans a, au plus fort de la tempête, plongé dans les flots et ramené à la vie une fillette. Un temps élevée au rang d’héroïne, elle regagne bientôt l’inquiétante marge où la maintient son extrême sensibilité au temps, au vent, aux éléments, au cycle des heures, des saisons et des ans. Infiniment vulnérable, est-elle pourtant un danger ? pour elle-même ? pour les autres ? 

© Alice Piemme

“Faut-il accepter de s’inscrire
entre les mois et les semaines
qui partent et reviennent
comme des boomerangs
nous blesser le visage ?”
- Erzebeth

La fable l’entraîne, avec le public, au fil des mots et au-delà, dans ses délires, ses hallucinations, ses douleurs. Mais aussi tisse avec finesse sa relation de fille imprévisible avec sa mère (Muriel Bersy) et avec le médecin (Julien Roy) qui la suit depuis toujours. Et donne voix (off) à la petite fille en elle, désarmante, aiguisée.

Où la disparité fait sens

Sur scène, dès le départ, le chœur des villageois fait masse, fait front. Céline Delbecq a fait le pari d’associer à quatre acteurs douze comédiens amateurs, hommes et femmes de tous âges, et une fanfare de cinq musiciens (sur des compositions d’Éloi Baudimont - en accord avec les principes de la Cie de la Bête Noire, son soin d’outrepasser les frontières du pur théâtre.

© Alice Piemme

La disparité qui en résulte pourra gêner certains. Elle est pourtant chargée de sens, en ce qu’elle met en lumière, sans le surligner, le fossé entre la majorité et la marge, entre le groupe et l’individu, entre la norme et le hors-norme, entre l’amour inconditionnel et l’impuissance. Mais aussi illustre le propos qui traverse l’œuvre de Céline Delbecq, au-delà même de cette seule pièce et du mystère dont elle est habitée : l’indispensable et si difficile inclusion.


  • Bruxelles, Rideau @Marni, jusqu’au 4 novembre, à 20h (mercredi à 19h30, dimanche 29 octobre à 15h). Durée : 1h30 env. De 10 à 21 €. Infos & rés. : 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be
  • Ensuite : Maison de la culture de Tournai (7-8/11), Ancre @Eden de Charleroi (14-17/11), Atelier Théâtre Jean Vilar à Louvain-la-Neuve (19-23/12), Théâtre de Liège (14-20/1).