Scènes

Laurence Vielle a une personnalité formidablement attachante et singulière. On aime beaucoup sa manière de raconter des histoires, de faire bouger son corps avec lequel elle sait tout faire : danser, chanter, susurrer ou faire rire. Elle tisse ses histoires comme d’autres rapiècent des vêtements ou assemblent des meubles, les morceaux épars formant au final un bel objet.

On est pris par sa dernière et fort émouvante création, "Du Coq à Lasne", joué au théâtre Le Public. Car elle y met à nu ses secrets de famille, l’histoire cachée de sa famille flamande. Elle le fait avec pudeur, avec humour, avec hésitation, avec une fausse naïveté, aidée par une longue marche à pied de la station de la mer du Nord à la banlieue chic de Bruxelles. Car elle a besoin de ce temps physique pour que les mots arrivent et puissent se dire. Pour arriver à exorciser son passé, elle a dû sentir dans ses jambes la terre de Flandre et voir par villages et par vaux, comment vivent nos voisins de Belgique.

Nous avons déjà raconté son projet ("La Libre" du 10 avril) : remonter à son arrière-grand-mère, Alice, morte à 104 ans, Anversoise francophone dont le frère, Frans Daels, fut un des grands collaborateurs flamands. Ses deux fils furent, par contre, des résistants (l’un d’eux est mort dans un camp) et un de ses neveux, un prêtre, fut un pro-allemand qui dénonça ses cousins à la police.

Cette histoire entre les "noirs" et les "blancs", les "collabos et les résistants", a été occultée dans sa famille comme elle est restée trop souvent cachée en Flandre où beaucoup de familles ont ce douloureux passé qu’elles dissimulent encore honteusement. Mais pour Laurence Vielle, le devoir de mémoire est aussi celui de donner des mots à ce passé, de le dire et de mieux le comprendre pour apprendre à vivre le présent.

Dans cette quête, aidée par des historiens et par l’écrivain Pierre Mertens, elle découvre que la réalité est grise, ni totalement noire, ni totalement blanche, la collaboration étant née d’une frustration à l’égard d’un Etat qui méprisa trop longtemps les Flamands.

Par touches d’humour, avec beaucoup d’émotion (quand elle fait parler le fils résistant, mort dans un camp), elle sublime non seulement son passé, mas aussi le nôtre. Car il faut sans doute passer par cette anamnèse si on veut conserver l’idée d’une Belgique unie, estime l’artiste. Une pièce nécessaire. Un vrai moment de plaisir aussi. Allez la voir.

"Du Coq à Lasne" de Laurence Vielle, jusqu’au 26 mai 2012 au Théâtre Le Public. Tous les jours sauf dimanche et lundi. Rens. : www.theatrelepublic.be.