Festival d'Avignon: Ayn Rand, la thèse libertarienne
Ivo van Hove monte le spectacle le plus ambitieux et le plus troublant du Festival.
- Publié le 15-07-2014 à 10h36
- Mis à jour le 15-07-2014 à 10h37

Ivo van Hove monte le spectacle le plus ambitieux et le plus troublant du Festival.
Ivo van Hove, le metteur en scène flamand dirigeant du Toneelgroep d'Amsterdam propose au Festival d'Avignon, un spectacle très ambitieux (on se souvient de ses merveilleuses mises en scène de la "Clemenza di Tito" à la Monnaie et de "Persona" au Théâtre de Liège et au Kaai). Plus de quatre heures, la nuit, dans la cour du lycée Saint-Joseph pour y raconter le roman très discuté d'Ayn Rand : "The Fountainhead" ("La source vive"). Ou comment la liberté de l'artiste doit primer sur toute idée de société de masse et d'altruisme.
Un spectacle bien trop long certes, mais joué par des acteurs fabuleux et dans une mise en scène qui nous plonge dans un bureau d'architecture, avec vue sur New York. On y voit une presse à journaux, des tables sur lesquels les acteurs dessinent les plans de futurs buildings, un quasi-viol en direct, etc. Un spectacle cinématographique, utilisant aussi judicieusement la vidéo.
Les ultralibéraux"
Ayn Rand (1905-1982), philosophe et écrivaine, est peu connue chez nous, mais aux Etats-Unis, elle est une gloire discutée. D'origine russe, elle est considérée comme une théoricienne de l'ultralibéralisme, d'un capitalisme individualiste, d'un libertarisme qui rejette largement l'Etat, refuse toute forme de coercition et prône les valeurs de la raison, du travail et de "l'égoïsme rationnel."
L'ancien directeur de la Réserve fédérale, Alan Greenspan en était fan, tout autant que Jimmy Wales, le fondateur de Wikipédia.
Ayn Rand qui refuse la société de masse, le conformisme mais aussi l'altruisme, fut souvent récupérée par la droite. Ronald Reagan s'y référait, comme les extrémistes du Tea Paty, même si les thèses presque anarchistes de l'écrivaine, ne collent pas toujours à celles de ce groupe.
Faire sauter son oeuvre
Ivo van Hove a pris le risque de monter le grand roman d'Ayn Rand, "Fountainhead" écrit en 1943, 687 pages, qui s'est vendu à 6,5 millions d'exemplaires et donna lieu à des adaptations filmées (King Vidor en fit "Le Rebelle" avec Gary Cooper). Ce spectacle viendra au Singel à Anvers du 2 au 4 octobre.
L'histoire se passe à New York dans les années 20, avec deux jeunes architectes, "amis" que tout oppose. Peter Keating est travailleur, sans talent, soucieux de sa carrière, tenant compte des désidérata de ses clients. Sa réussite sociale est rapide mais son architecture est nulle. Howard Roark, lui, fier, ténébreux (magnifiquement joué par Ramsey Nasr), est un génie qui révolutionne l'architecture (il est inspiré de Frank Lloyd Wright). Il refuse toute concession et est exclu de l'école d'architecture, on lui refuse des commandes. Mais sans que cela se sache, il aide Peter Keating à améliorer ses projets.
Une femme superbe viendra tout bouleverser : Dominique Francon (extraordinaire Halina Reijn), fille du gourou de l'architecture new yorkaise. Elle est folle amoureuse d'Howard Roark après que celui-ci l'ait quasi violée (une scène que les féministes reprochèrent vivement à Ayn Rand) mais elle se marie avec Peter Keating. On voit apparaître encore un magnat de la presse à scandales et des journalistes peu scrupuleux. L'histoire se termine quand Howard Roark fait sauter tout un immeuble (le Cortlandt) qu'il avait dessiné car on avait changé ses plans sans son accord.
La pièce se termine par un long monologue nietzschéen d'Howard Roark sur l'intégrité de l'artiste, la supériorité de l'individu créatif sur la société de masse devenue sans idéal. Seul l'artiste et sa liberté, peuvent lutter contre l'uniformité mortifère du communisme comme du capitalisme.