Scènes Le Festival d’Avignon, In et Off, prouve que la réflexion n’est pas qu’un devoir, mais un plaisir qui se partage.

Le succès phénoménal du feuilleton théâtral "On aura tout" programmé par Christiane Taubira et Anne-Laure Liégeois, mais aussi la belle affluence aux Ateliers de la pensée proposés par le Festival en partenariat avec l’Université d’Avignon (sur des sujets politiques, poétiques, artistiques, sociologiques, médiatiques…) le montrent à l’envi : la réflexion, loin d’être l’apanage de quelques-uns, nourrit le débat et attire les foules.

Devoir civique, privilège académique ou politique, elle est aussi - elle doit être - un plaisir pour le plus grand nombre. C’est le point de vue de Dominique Roodthooft, actrice, auteure, metteuse en scène, conceptrice du "Thinker’s Corner". Retenue par le Théâtre des Doms, qui l’a programmée hors les murs, cette performance de la Cie liégeoise Le Corridor a été imaginée pour "relayer la pensée dans l’espace public sous une forme ludique et conviviale".

L’âme, le corps, le couple…

Nommé en allusion au Speaker’s Corner de Hyde Park, à Londres, "Thinker’s Corner" est un dispositif mobile, qui se pose dans les rues, sur les places, les marchés, aussi bien que dans l’enceinte des théâtres. Un petit stand, une roue de la chance (sur tablette) que le public actionne, des mots-clés (choix, vulnérabilité, humeur, jardin, collectif…) : à chacun d’eux correspond le propos d’un spécialiste tenu lors d’une conférence, d’un cours, d’une interview, et relayé en direct.

Ainsi, par la voix d’une jeune comédienne, entend-on - intonations et accent inclus - Tobie Nathan parler du concept de l’étranger, Vinciane Despret questionner la signification de l’âme, Miguel Benasayag encourager son auditoire à "entrer en amitié avec la fragilité des corps", Csilla Kemenczei détailler par un conte le bien et le mal que l’humain porte en lui, Guy Corneau examiner les types d’attachement dans le couple, ou encore Jacques Derrida se pencher sur le qui et le quoi de l’amour.

Au total, une soixantaine d’extraits sont compilés - et le répertoire s’étoffe à mesure des recherches et découvertes de Dominique Roodthooft et de ses complices. Du jardinier Gilles Clément au poète et essayiste Edouard Glissant, du psychiatre Michel Lejoyeux au sociologue Edgar Morin, des philosophes Donna Haraway, Robert Pirsig ou Isabelle Stengers à l’historienne Sophie Wahnich, les chemins de la pensée sont donnés à goûter à qui souhaite s’arrêter pour un instant (les extraits relayés durent entre 2 et 10 minutes) ou plus longuement, l’appétit aiguisé.

Théorie, conte, cas pratique : la pensée délivrée là et de cette manière, favorisant "l’humour, la poésie et la stratégie du contre-pied", est un appel constant à l’éveil, à la circulation, à la recherche, à l’action. "Ce dispositif de partage donne accès à des pensées, des réflexions qui ouvrent des possibilités et résistent à l’impuissance, au repli ou à l’écrasement", affirme le Corridor dans un acte fondamentalement citoyen et indubitablement théâtral.

"Thinker’s Corner" au Festival d’Avignon : à Villeneuve en scène jusqu’au 22 juillet, aux Doms du 23 au 26 juillet. Et en tournée. Rens. : www.lecorridor.be.