"Frülings Erwachen", coup de maître

Martine D. Mergeay Publié le - Mis à jour le

Scènes

Tout l'annonçait. La première, tenue le 9 mars à la Monnaie, en ouverture d'Ars Musica, l'a confirmé : "Frühlings Erwachen" (L'éveil du printemps), premier opéra de Benoît Mernier, inspiré de la pièce éponyme de Frank Wedekind (1890), touche au chef -d'oeuvre.

Le sujet est éternel, parlant du séisme provoqué chez les adolescents par l'irruption de la sexualité; le livret de Jacques De Decker est à la fois personnel et habile, offrant, dans un pointillé de scènes-clés, une cristallisation poétique propice au traitement musical (quoique parfois délibérément nébuleuse); l'écriture de Benoît Mernier, tant orchestrale que vocale, est somptueuse. Presque trop et ce sera notre seule et paradoxale réserve.

Malgré une ouverture diamantine - l'interrogation cruciale de la "presque encore enfant" Wendla - la première partie traîne, en particulier le premier acte, cruellement privé de tension dramatique au bénéfice d'un orchestre ivre de sa propre opulence (déployée encore dans les interludes), planant, diapré, ouvert à l'infini sur un univers poétique et onirique propre à l'écriture de Mernier, on songe à "An die Nacht", prémonitoire; on songe aussi à Verdi, pour lequel le métier du compositeur d'opéra passe par son courage à couper, "même dans ce qui est bon"..., le troisième acte en offre la démonstration, où l'on oublie soudain la musique pour entrer dans l'unité de l'opéra, dans son "histoire" - jusqu'à son aboutissement bouleversant, étrange, léger, ouvert.

A la richesse de du traitement orchestral - doté, en outre, de mille péripéties solistes -, répond le raffinement du traitement vocal, d'un lyrisme grisant, très orné, voire belcantiste, mais permettant une claire compréhension du texte. Le rêve...

Du grand Boussard

Résultat d'un intense travail mené en amont, la mise en scène de Vincent Boussard - inscrite dans le visuel sobre et puissant de Vincent Lemaire (décors), Catherine Pill (costumes) et Alain Poisson (lumières) - allie la poésie onirique de l'écriture à violence pulsionnelle qui en forme le fondement, selon une direction d'acteur fouillée où le naturel n'exclut pas la distance. Avec quelques scènes sublimes : la berceuse (citant une chaconne de Cavalli) de Hänschen et Ernst (ainsi que leur second duo), l'arrivée lumineuse de Ilse, le choeur des enfants après le suicide de Moritz (sur poignante déploration à la Poulenc), et toute la dernière scène. Et une interrogation sans réponse (sauf à penser qu'ici le ressort dramatique est obsolète) : pourquoi le rôle de Wendla, en principe si touchant, si investi dans l'écriture, si magnifiquement chanté et joué par Kerstin Avemo, est-il si peu convaincant ?

A la tête de l'orchestre de la maison, le chef allemand Jonas Alber - un familier des opéras de Boesmans - se révèle souverain, valorisant l'orchestre, très sollicité, tout en offrant aux jeunes chanteurs une totale sécurité. Le plateau est jeune, talentueux, international et belge, la quadrature du cercle. Avec, dans la première distribution, Kerstin Avemo (Wendla), le ténor belge Thomas Blondelle (Melchior), Nikolay Borchev (Moritz), la soprano française Gaële Le Roi (Ilse), la mezzo Moldave Diana Axentii (Martha), la mezzo belge Angélique Noldus (Thea), le ténor américain Michele Angelini (Hänschen), le ténor allemand Johannes Weiss (Ernst), la mezzo française Sabine Garrone (Georg), la basse allemande Patrick Schramm (Otto), et, pour les rôles d'adultes, la mezzo néo-zélandaise Anna Pierard et le baryton-basse allemand Konstantin Wolff. Rejoints par le choeur des jeunes de la Monnaie et la Choraline.

Martine D. Mergeay

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