Giboulées "Vania !"

Critique>Marie Baudet Publié le - Mis à jour le

Scènes

Les gens sont bizarres, fredonne Maria (Anny Czupper), mère de Vania, entre berceuse mélancolique et annonciation tragique. Outre le "People are strange" des Doors, on entendra plus tard des voix mêlées sur "Just the right bullets" et "Good old world" de Tom Waits. Manière d’embrasser la choralité dont Tchekhov est un précurseur. D’"Oncle Vania" (1897), Christophe Sermet a établi avec Natacha Belova une traduction neuve : moins ornée et pittoresque, plus directe et quotidienne que les précédentes, elle n’esquive aucun des sentiments qui l’émaillent, ni ne veut à tout prix être d’aujourd’hui ; elle avance dans cette éternité qui nous lie à l’auteur. Elle nous parle et ose se taire, elle soupire et rugit. Elle est limpide sans simplification, elle assume sa source et son envol.

Un présent frais et vrai

Cette langue, noblement héritière du répertoire, se marie à l’écriture de plateau que développent Christophe Sermet et ses acteurs. Pas d’opposition ici entre ces pôles, mais un présent plus riche, plus frais, plus vrai.

Dans cette trop grande maison vivent la jeune Sonia (Sarah Lefèvre) et son oncle Vania (Philippe Jeusette), impétueux et dur à la tâche, rejoints par Sérébriakov (Pietro Pizzuti), père de la jeune fille, vieux professeur hypocondriaque, et sa jeune épouse Eléna (Sarah Messens), dont Vania vénère la beauté autant qu’il méprise l’orgueilleuse vanité de son mari. Le docteur Astrov (Yannick Renier), ami de la famille, bien qu’ayant fait le deuil de tout sentiment, désire Eléna et la séduit, alors qu’il est aimé en secret par Sonia… Jamais loin, vivant à leurs crochets, il y a Téléguine (Philippe Vauchel). Et, au lieu de la vieille nourrice de la version d’origine, Fédor (Francesco Italiano), serviteur et témoin des mouvements dont fourmille la demeure.

"Quand on n’a pas de vraie vie, on vit des mirages, c’est mieux que rien" , dira Vania dont les coups de sang masquent la tendresse, la blessure, le chagrin.

Polyphonie cohérente

Grande pièce désespérée, "Vania !" est aussi irrésistiblement drôle. Ainsi est-on soumis à de féroces giboulées, au gré des ressorts de la comédie et des noirs méandres du drame, dans un spectacle polyphonique, énergique (voire énergisant) et singulièrement cohérent. Déconcertante pour certains, l’irruption de Dante dans le cours de l’action y injecte une bouffée de lyrisme, d’introspection poétique, une distance aussi, avant que l’on replonge parmi les éléments.

La scénographie de Simon Siegmann associe une paroi oblique percée de deux portes dépareillées - signant sans ostentation l’aspect vaudevillesque - et un long comptoir comme un plan de travail, une table d’autopsie, l’axe qui évoque le temps qui passe et balaie tout, jusqu’à révéler son envers, réservoir de bouteilles, de mappemondes, de livres. Un univers que l’on quitte à regret, le cœur gonflé d’émotions vives.

Critique>Marie Baudet

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