Scènes Hugo Claus mis en scène par Christophe Sermet. Chambre d’échos au Carthago.

Deux envies se rencontrant ont donné naissance à la nouvelle création de la Compagnie du Vendredi. Le texte d’Hugo Claus dormait dans les tiroirs de Christophe Sermet depuis plusieurs années. Itsik Elbaz, en quête d’un metteur en scène, vint le trouver. Avec le soutien du Théâtre du Sygne d’Elvire Brison, la rencontre put avoir lieu et "Gilles et la nuit" en émerger.

Pour composer cette pièce, le monstre sacré des lettres flamandes (1929-2008) s’est plongé dans la transcription du procès de 1443 au terme duquel Gilles de Rais est condamné pour hérésie, sodomie et meurtre de 140 enfants. On est loin cependant de la reconstitution historique. C’est plutôt dans une reconstitution théâtrale contemporaine que nous entraîne Hugo Claus, au gré de ces mots venus du Moyen Âge, ces mots qui disent l’humain et ses tourments, et sa fureur, et son invraisemblable et pourtant réel pouvoir d’aimer comme de blesser, de vénérer comme de torturer.

Le diabolique, le divin, le vide

Avec "Gilles et la nuit", on entre dans une zone de turbulence entre l’aveu et l’inavouable, une zone où les passions se percutent et les désirs concourent à leur propre anéantissement.

Avec Caspar Langhoff, qui signe également les lumières, Christophe Sermet a fait de la grande halle de Carthago Delenda Est - ancien lieu industriel réaffecté à l’accueil de compagnies de théâtre et danse - un espace ouvert, presque béant, avec deux rangs de spectateurs entourant le plateau, là où un classique rapport scène-salle aurait mis le public dans la position des jurés. Or les juges, ici, ne vivent que par les mots de Gilles s’adressant à eux, figurés d’une rangée de chaises.

Un vide, donc. Chargé de sens, d’attentes, de sentences. Un vide où s’abîment le diabolique et le divin invoqués ici dans le sillage de toutes les violences, intime ou guerrière, politique ou mystique.

L’accusé et le chœur

Un vide où pénètrent un homme et une femme, un corps et une voix. Lui (Itsik Elbaz) est Gilles, seigneur de Rais, guerrier en qui rugissent le bruit et la fureur - qui sont aussi les armes du théâtre dont il est féru. Elle (Muriel Legrand) passe et se pose, gambade et grimpe, et de son chant fait vivre la voix intérieure du monstre, lui rappelle Jeanne d’Arc dont il fut le compagnon d’armes, donne une présence à l’opinion publique horrifiée, aux croyances populaires, à la foi si ancrée, tout en incarnant aussi le chœur des enfants anéantis.

Ce duo - le cristal coupant du chant, la tragédie incarnée de la parole -, cet espace indéfini que bientôt envahiront les nuées et l’indicible noirceur des faits sont les ingrédients d’un tout jamais univoque. Sous nos yeux se joue le théâtre d’une folle, furieuse et funèbre ambiguïté.

--> Bruxelles, Carthago Delenda Est (51 rue Sylvain Denayer, Anderlecht), jusqu’au 14 février, à 20h30. Durée : 1h30. De 5 à 12 €. Infos & rés.: 0489.300.563, info@compagnieduvendredi.be, www.carthago-bxl.org