Grande première: les danseurs de Pina Bausch avec un autre créateur
- Publié le 13-05-2018 à 09h52
- Mis à jour le 13-05-2018 à 10h16

Samedi soir, à Wuppertal, la compagnie Pina Bausch a créé une nouvelle pièce, la première depuis 45 ans qui n'est pas de Pina Bausch.
C'est le Grec Dimitris Papaioannou qui s'est risqué dans l'aventure et les 17 danseurs ont été longuement ovationnés.
Neuf ans après la mort subite de Pina Bausch en juin 2009, sa compagnie basée à Wuppertal franchissait une étape capitale samedi soir à l'Opernhaus de la ville. Pour la première fois, les 36 danseurs de la compagnie créent deux nouvelles pièces avec un autre chorégraphe que Pina Bausch. Depuis 45 ans, la compagnie et ses danseurs ne jouaient que du Pina Bausch.
Samedi soir, c'était la première du spectacle "Seit Sie" ("Since She") créé par le chorégraphe grec Dimitris Papaioannou avec la moitié des danseurs de la compagnie. L'autre moitié créera le 2 juin, avec cette fois, le chorégraphe norvégien Alan Lucien Oyen.
Samedi soir, l'univers très sombre du chorégraphe grec s'est transformé en un hommage magnifique à Pina Bausch mais teinté de nouveautés (lire notre critique ci-contre) et sublimé par les danseurs. Le public a salué la performance avec enthousiasme. Le spectacle ira maintenant au Holland Festival et est intégré au répertoire de la compagnie, allant l'an prochain à Paris, Athènes et Londres, les co-producteurs.
Le défi était pourtant énorme.
Pas devenir un musée
Le 30 juin 2009, Pina Bausch mourait d'un cancer fulgurant déclaré quelques jours auparavant. Elle avait 68 ans et ne laissait ni message ni testament. Pour sa troupe, ce fut un choc terrible. Helena Pikon nous disait quelques mois plus tard: " Depuis trente ans, j'étais huit heures par jour avec elle, plus que je n'ai été avec mes parents. Quand on perd quelqu'un qu'on aime, l'émotion remonte parfois comme un tsunami et les larmes coulent."
Que faire maintenant? Pina Bausch surveillait tout, décidait tout, des reprises à faire aux créations. Il s'agissait abord de continuer à tourner à travers le monde. L'agenda était rempli pour les années suivantes et le public continuait à aduler les spectacles de la grande dame en noir de Wuppertal.
Après sa mort, Dominique Mercy assuma le poste de codirecteur de la compagnie (avec Robert Sturm). Il est "le" danseur mythique de Pina Bausch depuis le début, le plus fidèle collaborateur de la chorégraphe depuis les origines et l'interprète inoubliable de tous ses chefs-d'œuvre. En 2014, il nous disait, constatant que le public continuant à vouloir voir les pièces de Pina : "Ce succès persistant est très encourageant. Cela démontre que le théâtre de Pina est loin d'être devenu muséal et qu'il ne devient pas hors de propos. Cela montre aussi qu'en continuant à jouer ses pièces, nous ne faisons pas que notre devoir mais nous répondons à un vrai besoin du public."
Mais la question qui depuis le début taraudait la compagnie était: comment créer de nouvelles pièces sans trahir un héritage? Avec qui ? Comment ? C'était la question de la Fondation Pina Bausch pilotée par son fils Salomon Bausch et celle de la compagnie dirigée ensuite par le danseur Lutz Förster.
Comment continuer ?
Dominique Mercy nous disait encore: " Il faut bien sûr maintenir et jouer le répertoire, le montrer dans sa diversité, son évolution. Arrêter cela serait comme un musée qui décrocherait tous ses Picasso car on les aurait trop vus. Mais il faut aussi alimenter la sève créatrice de chacun, donner une soupape de création. Créer est un élixir de vie. Créer est aussi une manière de mieux se connaître et donc de "garder frais" le répertoire de Pina Bausch. Ce qu'on fait déjà en donnant à chacun l'occasion de faire un travail créatif à son compte. Mais il faudra aller plus loin et créer de nouvelles pièces pour la compagnie."
En attendant, il fallait gérer les départ naturels et l'arrivée de nouveaux danseurs. Aujourd'hui, si 21 danseurs ont connu Pina Bausch, 15 ne l'ont jamais rencontrée. Les âges sont très variables. Les icônes de la compagnie (Dominique Mercy, Julie Shanahan, Helena Pikon, Nazareth Panadero, Ruth Amarante) ont souvent plus de 60 ans et 40 ans dans la compagnie) et côtoient de magnifiques danseurs de 20 ans.
Il fallait organiser la transmission du répertoire. "Café Müller", pièce la plus emblématique du TanzTheater était joué par Pina Bausch elle-même. Helena Pikon reprit le rôle et le transmet maintenant à la jeune Breanna O'Mara, 20 ans dont le talent éclate dans la pièce créée samedi.
L'avenir d'une oeuvre chorégraphique est très variable. Pina Bausch avait transmis quelques pièces de son répertoire au Ballet de l'Opéra de Paris comme le fait Anne Teresa De Keersmaeker. Mats Ek a décidé de ne pas transmettre ses pièces. Merce Cunningham avait décidé par testament d'arrêter sa troupe à sa mort. Béjart a laissé les clés de sa compagnie et de son oeuvre à Gil Roman.
Ces interrogations ont continué jusqu'en mai 2017, quand pour la première fois, une extérieure à la compagnie, non chorégraphe, a été désignée pour la diriger: Adolphe Binder, une femme comme son nom ne l'indique pas, ex-directrice artistique à l'opéra de Göteborg.
C'est elle qui a choisi les deux chorégraphes qui ont eu le défi de créer après Pina Bausch car elle estime qu'ils ont "l'ADN proche de celui de Pina Bausch", mais sans qu'ils ne doivent faire du Pina Bausch.
A 54 ans, Dimitris Papaioannou a déjà une longue carrière dont le point d'orgue fut l'organisation des cérémonies d'ouverture et de clôture des JO d'Athènes en 2004. L'an dernier, il était invité pour la première fois au Festival d'Avignon où il fit forte impression avec "The Great Tamer", une descente aux enfers inspirée par un drame survenu en Grèce: le suicide d'un jeune garçon persécuté par ses copains.
Alan Lucien Oyen, 39 ans, moins connu, artiste en résidence à l'Opéra d'Oslo, annonce pour le 2 juin, une création très différente encore.
"Seit Sie", Wuppertal jusqu'au 20 mai et à Amsterdam, Holland festival du 20 au 22 juin.

Pari réussi: retrouver Pina sans la copier
La scène de l'Opernhaus est peu éclairée, dans l'obscurité des enfers. Au fond, une montagne de matelas gris cendre en polystyrène. Les 17 danseurs de la compagnie entrent un à un, dans une séquence typiquement bauschienne: ils placent des chaises l'une après l'autre comme pour franchir un fleuve, en équilibre précaire. Une belle allégorie du passage de l'oeuvre de Pina Bausch à celle d'un autre créateur.
Dimitris Papaioannou rejoint les grandes pièces sombres des années 80 de Pina, avec peu de danse proprement dite mais du TanzTheater et des saynètes follement imaginatives, souvent pleines de fantaisie.
On retrouve les danseurs bien connus de la troupe comme la magnétique Ruth Amarante. Si la tonalité générale est sombre, le spectacle est plastiquement très beau. Quand les corps effondrés glissent lentement au bas de la "montagne", c'est comme un tableau de la descente aux enfers. La musique -classique- est à peine audible (on regrette les chansons pleines de douce nostalgie que choisissait Pina).
Les corps, parfois nus, sont beaux comme des sculptures et surgissent d'un paquetage de papier. Les vivants sont sur un radeau fait d'une table renversée. D'autres utilisent la table pour descendre de la montagne comme sur une luge.
Les femmes dominent
Dans cette pénombre, les hommes sont peu éclairés au contraire des femmes. Dimitris Papaioannou inverse le rapport hommes-femmes de séduction qu'on voyait chez Pina Bausch. Ici, les femmes dominent et ce sont elles qui harcèlent les hommes, ou même les castrent. L'illusion montre une tête coupée ou un homme tenant une tête de femme comme la Méduse tenue par Persée.
Si Pina Bausch parvenait à exprimer la finesse des sentiments, Papaioannou reste plus visuel, plus plastique.
Il n'a pas oublié pour autant l'humour réjouissant qui "colle" si biens aux pièces de Pina et invente de merveilleuses scènes: comme la femme qui danse avec dix jambes (d'autres danseuses cachées) ou les femmes aux bras multiples qui font la cuisine, ou celles qui tournent comme dans une valse, mais sur une table renversée.
Dimitris Papaioannou a globalement parfaitement réussi son défi. Certes on peut toujours regretter Pina Bausch, mais il impose sa vision très picturale (il fut d'abord un peintre) tout en parsemant son spectacle de références à la chorégraphe: longues robes des femmes, costumes des hommes, rôle des chaises, présence d'une montagne, personnage rappelant le mythique Jan Minarik, symbole de l'arbre, façon de marcher, jusqu'à clôturer sa pièce avec une danseuse seule marchant comme Pina dans Café Müller.
Un spectacle comme un doux voyage aux tréfonds, pour y retrouver vivante et gaie, Pina Bausch elle-même.