Scènes

Monter "Guerre et térébenthine" au théâtre, c’est mettre ensemble deux monuments de la culture contemporaine flamande et internationale. Critique.


Il y a d’abord le roman magnifique de Stefan Hertmans couronné de prix, vendu à 300000 exemplaires, traduit dans une vingtaine de langues (en français chez Gallimard). L’écrivain y raconte l’histoire de son grand-père, Urbain Martien, à travers ses carnets retrouvés. La grande Histoire et la saga intime s’y mêlent dans le tragique du siècle.

Il y a d’abord la vie d’avant 1914, qui nous semble vieille de plusieurs siècles. Un vie d’ouvriers pauvres à Gand. Puis vient le récit terrible de la guerre 14-18 en Belgique vu à travers l’expérience de cet homme. On a rarement lu un récit aussi saisissant qui rappelle des pages du "Voyage au bout de la nuit". Tout un monde s’effondrait, celui des idéaux, des illusions.

Le troisième volet est celui de l’après-guerre. Urbain souffre du stress post traumatique. Il ne trouve l’apaisement que dans la peinture et la solitude devenant un copiste de talent des grands maîtres. Mais un second drame, tout intime, le frappe. Il tombe follement amoureux de la belle Maria-Emelia, mais celle-ci meurt de la grippe espagnole avant que cet amour se concrétise. Il épouse alors la sœur, Gabrielle, un mariage de raison sans passion, et Stefan Hertmans découvrit après la mort de son grand-père que cet amour avorté avait hanté toute la vie d’Urbain, au point qu’il avait caché des portraits de cette femme, y compris sa copie du nu de dos, somptueux, de Velasquez où chez lui le visage était devenu celui de Maria-Emelia.

Chambre d’Isabella

De l’autre coté il y a Jan Lauwers et sa formidable "bande" de la Needcompany. En 2004 il avait déjà fait le même travail que Stefan Hertmans mais au théâtre, en évoquant son père dans "La Chambre d’Isabella", chef d’oeuvre indémodable.

On se demandait à la création jeudi soir à Anvers ce que cette alliance allait donner. Le défi était grand. Comment rendre 400 pages si personnelles ? Stefan Hertmans dans un geste de "générosité" comme il le dit, a confié son livre à Jan Lauwers en le laissant totalement libre. Et celui-ci a ramené l’histoire à deux heures tout en y incluant l’essentiel. Il a pris le parti pris audacieux de raconter l’histoire à travers un long monologue sur scène de la formidable Viviane De Muynck. Les sept autres acteurs et performeurs de la Needcompany ne parlent pas et sont une illustration poétique ou réaliste du texte.

Sans dialogues, sans vidéos, Jan Lauwers ne se facilitait pas la tâche. Il introduit quelques belles idées comme l’émergence d’un immense spectre articulé (à la Castellucci), ou la présence de sa "muse" Grace Ellen Barkey en "Ange de l’Histoire", infirmière malmenée comme l’est le XXe siècle: elle boîte, se fait violenter par l’Histoire. Il place sur scène un carrousel virevoltant, celui à nouveau de l’Histoire, sur lequel joue un trio classique: piano-violoncelle-violon.

Il reprend les scènes emblématiques du livre comme ces officiers francophones qui ne peuvent dire "Martien" à la flamande et le nomme comme s’il venait de Mars.

Le personnage de Viviane De Muynck n’existe pas dans le livre et reprend le rôle de Stefan Hertmans mais aussi celui de Gabrielle, l’épouse négligée toute son existence. Cela vaut une fin de spectacle émouvante, sur le bilan de toute une vie, quand elle est entourée de tableaux et de la bande à Lauwers, doucement déjantée.

Mais avant cela, le spectacle hésite, sans vraiment convaincre. On n’y retrouve ni l’humour et les chansons de La Chambre d’Isabella, ni toute la profondeur du roman. Il reste souvent directement illustratif, ou, au contraire, s’évade dans des évocations longues et décalées de la guerre après avoir agité le grand rideau vert de l’Histoire.

Le spectacle viendra à Bruxelles, au Kaai en version surtitrée et, ensuite, en version française au festival de Marseille et, à Mons, en novembre.


Guerre et térébenthine, au Toneelhuis à Anvers jusqu’au 17 décembre, au Kaaitheater à Bruxelles (surtitré) , du 27 au 30 mars et en français à Mars, à Mons, les 5 et 6 novembre