`Gun, Action, Sex & Money´

Claude Lorent Publié le - Mis à jour le

Scènes

L'artiste français Philippe Meste a fait parler de lui à plusieurs reprises. De ses audaces, il a souvent fait les frais, se retrouvant embarqué régulièrement au poste de police le plus proche sous solide surveillance. Il est vrai que cet homme est dangereux.

Artiste plasticien, il crée des sculptures, parfois des engins un peu bizarres, bricolés, mais savamment, des sortes de jouets pour adultes seulement. Ces objets d'art à l'esthétique très design sont en réalité des armes parfaitement dangereuses ou pas suivant le genre de projectile dont on les charge. À travers eux, l'art s'empare de la violence du monde et devient une arme véritable pour mieux pointer et atteindre ce qu'il entend fustiger.

L'entreprise de l'artiste peut paraître ambiguë dès lors qu'il met réellement en danger ses cibles, forçant les barrages, montrant les failles des lieux ou des systèmes les mieux protégés.

En Suisse, à Zurich, il a fait franchir par un petit engin roulant et téléguidé, sans aucune difficulté, la porte tournante d'un banque hautement surveillée! Ce robot était une arme authentique que le surveillant hésitant a fini par sortir et poser sur le trottoir. En France, il attaque à la roquette un porte- avion ou installe en plein marché un camp militaire et des kalachnikovs... Rien ne l'arrête, sauf les forces de l'ordre qui éprouvent quelques difficultés à croire qu'il est réellement artiste. Toutes les apparences sont contre lui.

En galeries, les quelques oeuvres paraissent bien innocentes mais les images vidéos confirment qu'il s'agit bien d'armes portables et offensives. Le terrorisme est donc vraiment à la portée de n'importe qui et indécelable! Philippe Meste le démontre à l'aise et sème le doute: que fait en pleine mer cette mine colorée et signée? Est-elle dangereuse? Allez savoir.

La vraie question ne réside cependant pas là, elle est double: hormis la présence des objets, en quoi ces agissements sont-ils artistiques, et quel est leur sens vu sous cet angle? Ils posent à n'en pas douter la problématique des limites et donc celle de la liberté, en l'occurrence celle de la liberté d'expression spécifiquement artistique. Plus particulièrement celle des arts plastiques puisque l'on se situe dans la fabrication des objets, dans les images, dans les performances, dans les attitudes. Mais quelles limites? artistiques, sociales, politiques? Jusqu'où, peut-on aller dans la guérilla personnelle face à ce que l'on est libre de considérer comme des agressions des pouvoirs en place, qu'ils soient économiques ou militaires (donc politiques)?

L'artiste se contente de stigmatiser ces questions puisque jamais il ne met réellement en péril ce qu'il pointe bien qu'il en ait la capacité. Ainsi, il s'impose donc des limites tout en insistant sur les potentialités.À l'étage de la galerie - que l'on réservera aux adultes car quelques images y sont hard - s'exprime une autre violence, une autre forme d'agressivité, pourtant distillée dans la soie et les parfums subtils: la publicité des grandes marques à travers des photos de femmes idéalisées et bien sûr fatales. Les images des désirs, du désir. Les images de la sexualité latente, de la sensualité, opérant de pair avec le luxe, et donc avec le pouvoir de l'argent. Et l'artiste y oppose une abstraction organique, puisque les images qu'il propose sont maculées, dit-il, de sperme! Ce n'est pas vraiment neuf en art, un Jeff Koons y est allé plus franchement, un Manzoni aussi, de même qu'un Lizène chez nous, preuve que le sens domine en cette action qui se double de la présence d'autres images d'asservissement sexuels. Des extraits de films pornographiques et une sorte de corset ne révélant du corps que les zones sexuelles et érogènes posent à nouveau toutes les questions des limites de l'acceptable. Dire, écrire, en débattre ne soulève pas le problème de la même manière que de montrer en images comme seuls les arts visuels peuvent le faire. Provoquer le voyeurisme, c'est aller à l'extrême, comme tirer des roquettes. Et l'artiste ne s'en prive pas, forçant la réaction.

© La Libre Belgique 2002

Claude Lorent

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