Hamadi, un conteur peu bavard

LAURENCE BERTELS Publié le - Mis à jour le

Scènes

Paroles en mai´ bat son plein. Après Chiny ou `Paroles au solstice´, voici venu, grâce à la toute jeune Maison du Conte, le festival printanier promis autour de l'oralité.

Ainsi, au Rouge Cloître ou dans la cité, chaque samedi de mai se consume autour de la tradition orale, de cette parole de plus en plus désirée, entendue lorsqu'elle est réellement porteuse de sens, écoutée l'oreille tendue quand elle vient d'ailleurs ou d'ici, dans sa diversité comme dans sa sincérité. Besoin de mots, d'échange, de rencontre, de proximité. Même la Ville- lumière a braqué ses projecteurs sur le conte et a réuni sur scène, pour un festival, des grands noms comme Gougaud, De La Salle, Zarcate, Mimi Bathélemy ou la Bruxelloise Michèle N'Guyen, étoile montante du conte.

Mémoire collective, rumeur contemporaine, légende urbaine sont les mots mis sur les biens et les maux de notre temps par ces artistes qui réinventent aussi leur rapport à la scène puisque le conteur quitte le coin du bois, la veillée de camp, l'avant de l'âtre pour monter sur les planches, parler au public et se situer quelque part, mais sûrement pas n'importe où, entre le comédien et l'humoriste.

Revenu au goût du jour en France en partie grâce à Henri Gougaud, homme de radio, poète, romancier et conteur, le conte compte aussi chez nous quelques pionniers comme Antoine Patigny, Myriam Mallié ou Joël Smets. Pour Hamadi, autre grande figure du conte en Belgique et conseiller artistique de `Paroles en mai´, `la parole de sens, de proximité, connaît un regain d'intérêt car elle ne s'attache pas seulement à la transmission des thématiques universelles qu'on retrouve dans les grandes oeuvres comme le rapport à la mort, à l'amour, à la haine, à la guerre, au désir, mais on en parle dans une proximité très palpable. La différence majeure se situe dans la relation immédiate avec le public. Le conteur vient et dit: `C'est moi, c'est toi, c'est ici, c'est maintenant. On va se rencontrer sur quelque chose qui a du sens. Je ne suis pas un personnage, je suis une personne. Ceci m'a ému, ceci m'a choqué. Voici un partage de l'éphémère.´

L'artiste est conscient que la légitimité de la parole conteuse vient avant tout de l'auditoire; certain aussi que de son caractère subversif dépend sa pérennité.

Dans ce même esprit, inscrit au menu du 9 juin, sacré Journée internationale du Conte, entre la poire et le fromage, Hamadi proposera `De choses et d'autres´, soit un voyage dans la parole de la vie et des `petites gens´, leurs mythes, leurs rêves, leurs chants.

Mais qui est donc cet auteur des textes désireux d'explorer la parole dans tous ses possibles en privilégiant volontiers la dérision à la nostalgie?À cinq ans et quelques figues, Mohammed Hamadi quitte Midar, village berbère niché dans les montagnes du Rif. Là-bas, il laisse une grand-mère qui l'aura élevé en raison du tout jeune âge de sa mère et qui aura surtout bercé son enfance de contes traditionnels. En les écoutant chaque jour, il sentait confusément qu'ils racontaient autre chose qu'une histoire, allaient au-delà du simple échange de paroles et de rires dans une communauté à un moment donné. Tout cela, en effet, avait déjà un sens, une musique, celle d'une langue qu'Hamadi trouve belle, aux sonorités précises, éloignées de l'arabe, ponctuée de quelques hauteurs, d'arrêts brusques qui l'aident à chanter lorsqu'il ne conte pas.

Hamadi nous dit avoir un souvenir brumeux de son arrivée en Europe marqué surtout par la traversée en bateau. Après un séjour en France, il arrive à Vilvoorde et va chercher du `melk´ en croyant prononcer ainsi son premier mot de français.

Schaerbeek sera sa deuxième escale belge lors d'un voyage tourné vers le futur, l'apprentissage de la langue et d'autres matières scolaires auprès des aînés afin, selon la volonté consacrée, de faire mieux que les parents, immigrés quelque peu abusés de la première génération. Oublié, ou presque, le passé berbère. Puis le voici qui remonte à la surface lorsqu'Hamadi prépare son mémoire de fin d'études de traduction et d'interprétariat.

Après avoir récolté des contes de son pays ou d'ici, il les a transcrits puis traduits. Seul son professeur d'espagnol croyait en ce projet. À l'issue de ce long travail de mémoire et de transmission, à la tête d'un important recueil de contes, de proverbes, de devinettes, d'épopées, de chants traditionnels de femmes, il s'interroge. Que faire de tout cela? Question légitime qui l'emmènera bien loin de la traduction.

Vingt ans plus tard, veste de cuir, visage sans âge, douceur légendaire, ce père de trois enfants habite Villers- la-Ville dans une maison du village qui, au début du siècle, faisait office de bureau de poste. Peu stressé, peu revendicateur aussi, il ne parle pas volontiers de lui.

`Mon parcours? Très classique finalement. D'abord quelques années à Huy aux Rencontres de théâtre jeunes spectateurs où mes spectacles ont vite été remarqués, notamment par la presse.´

Après, c'est la grande tournée des festivals, en France: Mythos à Rennes, Cap Breton, Limoges, Lyon, Toulouse... `Je me considère plus comme auteur interprète que comme conteur car j'estime qu'il faut une part de fidélité à un matériau existant et une part de trahison pour rendre ce matériau audible. Par ailleurs, j'ai horreur des conteurs qui viennent officier.´

Pour ce passionné de l'écrit surtout, le devoir d'être contemporain ressemble à une évidence. `Certes, le conte en soi est atemporel mais la forme choisie doit être actuelle. Persuadé, comme Henri Gougaud, que les histoires viennent le choisir comme ces oiseaux qui soudain se posent sur l'épaule du conteur, Hamadi, l'intuitif, sait aussi que seuls les récits de femmes l'incitent à prendre la parole; laquelle, il est vrai, est plus féminine qu'un long discours.

© La Libre Belgique 2002

LAURENCE BERTELS

Facebook

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

  1. 1
    Vidéo
    Ce que dit le journal d'Anne Frank

    Dans un monde habité par l’intolérance et la haine, monter "Le Journal d’Anne Frank" était une nécessité impérieuse pour le Théâtre royal des Galeries. Une mise en scène de Fabrice Gardin.

  2. 2
    "Les petits humains": Sois parent et débrouille-toi (CRITIQUE)

    Au Théâtre de la Vie, la Compagnie Gazon-Nève propose jusqu’au 21 octobre, une pièce sur la difficulté d’élever des enfants. Sur le plateau, quatre parents, membres d’un groupe de paroles. Une comédie bien sentie qui devrait parler à tout un chacun.

  3. 3
    Abonnés La danse et le pouvoir de la nuit aux Brigittines

    Début vendredi, du festival des Brigittines, rendez-vous incontournable de la fin de l’été à Bruxelles. Le « Brigittines International Festival » est le rendez-vous bruxellois de la fin de l’été pour les amateurs d’aventures scéniques. Les ...

  4. 4
    Abonnés Rencontre avec Romeo Castellucci : l’Amérique découvre son « vide »

    Mercredi, création à Anvers du nouveau spectacle de Romeo Castellucci, « La Democrazia in America » qui fera ensuite le tour de l’Europe. Basé sur le livre d’Alexis de Tocqueville, le spectacle met en scène ces Puritains pionniers qui créèrent en ...

  5. 5
    Abonnés Oser parler des classes sociales au théâtre

    Stéphane Arcas adapte "Retour à Reims", de Didier Eribon. Création au Varia à partir du 3 octobre. Avant-propos De Stéphane Arcas, plasticien et homme de théâtre, on connaît le travail de scénographe ("L’Institut Benjamenta", "Nevermore", ...

cover-ci

Cover-PM