Scènes

Après "La Cenerentola", "Don Quichotte", "Les Huguenots" et "Le Trouvère", Marc Minkowski est de retour à la Monnaie. Au menu cette fois, une autre rareté, pour laquelle le chef français retrouve Olivier Py, son complice de Meyerbeer : "Hamlet", d’Ambroise Thomas (voir ci-contre). Le spectacle a déjà été donné l’an passé au Theater an der Wien, et Minkowski ne tarit pas d’éloge sur l’œuvre et sur son équipe : "On monte ‘Hamlet’ quand on a un baryton de rêve et qu’on veut lui rendre hommage. Et c’était le cas ici, puisque nous avons dans la première distribution Stéphane Degout, qui est pour moi le plus beau baryton de la planète actuellement : on a l’impression que le rôle a été écrit pour lui, qu’il était à côté d’Ambroise Thomas quand il a écrit la partition. Il est bouleversant ! Mais au-delà de cela, on se rend compte que l’ouvrage est un chef-d’œuvre, digne des grandes pages du répertoire lyrique français. Presque l’égal de ‘Faust’ , ‘Werther ’, ‘Carmen’ ou ‘Roméo et Juliette’ : même si Thomas n’a pas l’inspiration de Gounod ou Massenet, c’est un compositeur très professionnel et intelligent."

Autant dire que Minkowski n’a pas hésité un instant à garder la version baryton. Initialement, Thomas avait composé le rôle-titre pour un ténor, mais changea à la demande de son commanditaire qui voulait réserver le rôle à un des grands barytons de l’époque : "Un ténor aurait un style plus héroïque, alors que la couleur de baryton permet de donner au rôle plein de méandres, de récitatifs et de poésie. On est dans le monde de la mélodie, quelque chose entre Fauré et un pré-Debussy."

Evidemment, s’il faut un baryton d’exception pour Hamlet (et la Monnaie pense même en avoir deux, puisque Franco Pomponi alternera avec Stéphane Degout), les exigences ne s’arrêtent pas là : outre la reine Gertrude (Jennifer Larmore et Sylvie Brunet-Grupposo en alternance), outre le roi Claudius (Vincent Le Texier), outre Laërte, seul ténor de la bande (Rémy Mathieu), il faut une Ophélie. Ou, en l’occurrence, deux : "Dans ‘Hamlet ’, Thomas a écrit des pages de soprano uniques, l’égal de Lakmé ou des grands airs de Manon. Et je ne parle pas seulement de la célèbre scène de la folie." Initialement annoncée dans ce rôle, la soprano bulgare Sonya Yoncheva, nouvelle étoile montante de la scène internationale (elle vient de signer un contrat exclusif avec Sony) s’est retirée de la production. Si Minkowski comme la Monnaie opposent un "no comment" quand on leur demande les raisons de ce retrait, le chef français ne tarit pas d’éloges sur ses deux interprètes : "Rachele Gilmore est une voix délicieuse, et c’est aussi une extraordinaire Lucia. Et Lenneke Ruiten est exceptionnelle : c’est une voix baroque au départ, nourrie dans la tradition des cantates de Bach, mais qui a gagné en puissance, avec beaucoup d’agilité, de flottement expressif, et un français absolument parfait."

Après "Hamlet" à Bruxelles, "Orfeo ed Euridice". à Salzbourg. Et le "Vaisseau fantôme" au disque

A peine finies les représentations d’"Hamlet", Minkowski partira pour Salzbourg. Directeur artistique des Semaines Mozart (le festival traditionnellement donné en janvier), il y dirigera l’"Orfeo ed Euridice" de Gluck. Un compositeur qui lui est cher, et dont on commémorera le tricentenaire en 2014 : "L’an passé, j’avais créé une sorte de choc en proposant aux Mozart Woche un 'Lucio Silla’ dans une esthétique XVIIIe siècle, sans machines à laver ni fils électriques ! Et cela avait été bien accepté. Alors cette fois, bien que le festival ne produise en principe que des opéras de Mozart, j’ai opté pour la version viennoise originale d’‘Orphée’ : la version sans furies, sans ballet à la française, sans airs à vocalises, l’opéra de réforme, manifeste de pureté. Pour montrer combien Gluck est le père musical de Mozart."

Et puis il y a… Wagner. Naïve vient en effet de publier un étonnant coffret avec les enregistrements, par Minkowski et ses Musiciens du Louvre, de deux "Vaisseau fantôme" : celui de Wagner, donné dans sa version originale en un acte, mais aussi celui, bien moins connu, de Pierre-Louis Dietsch (1808-1865). Minkowski, qui avait déjà dirigé le "Fliegende Holländer" voici une quinzaine d’années au Nederlandse Reisopera, a découvert puis enregistré cet autre "Vaisseau". "J’ai toujours eu envie de diriger Wagner, mais j’ai aussi toujours su que je prendrais mon temps. Avec l’année Wagner, j’ai pensé à un projet un peu fou, que nous avons réalisé en concert et enregistré dans la foulée avec l’aide de la Fondation Bru Zane. Ce pauvre Wagner avait essayé de faire donner son ‘Vaisseau fantôme’ à l’Opéra de Paris, mais en vain : et il avait été finalement contraint de vendre son sujet pour 500 francs. On en confia alors la mise en musique à Dietsch, chef de chant à l’Opéra de Paris et compositeur de musique religieuse - ce ‘Vaisseau’ est son seul opéra. Alors évidemment, l’œuvre de Wagner est irrésistible et supérieure. Mais Dietsch est vraiment talentueux et, dans sa musique, on entend du Meyerbeer, de l’Offenbach, du Gounod et du bel canto. Son livret a ses faiblesses, mais les changements sont amusants : on passe de la Norvège à la côte des Shetlands et, par un étonnant hasard, Senta se prénomme ici Minna, comme la première épouse de Wagner. Mettre les deux œuvres en miroir se révèle passionnant."


Bruxelles, la Monnaie, du 3 au 22 décembre. Infos & rés.: www.lamonnaie.be / 4 CD Naïve/Harmonia Mundi.