Haskil, le ton juste et vrai

Nicolas Blanmont Publié le - Mis à jour le

Scènes Un très beau texte de Serge Kribus, servi par une formidable interprète.

Quarante ans après sa mort, Maria Callas truste les scènes de théâtre. La star, le mythe ? Normal. Mais Clara Haskil ? Elle qui fut la discrétion et la modestie incarnées, elle qui peina toute sa vie à trouver son public alors qu’on l’encense aujourd’hui, n’est célébrée ni par sa firme de disques - Philips n’existe même plus comme telle - ni par un anniversaire : la pianiste suisse d’origine roumaine naquit en 1895, et mourut en 1960 à Bruxelles, des suites d’une chute dans les escaliers de la gare du Midi où elle était venue retrouver son cher partenaire Arthur Grumiaux.

Clara Haskil est pourtant personnage de théâtre dans la nouvelle pièce de Serge Kribus, un texte qui se construit en flashback depuis cette chute, remonte dans l’enfance à l’incendie de la maison familiale puis évoque, avec un formidable mélange d’intelligence et de pudeur, tout son parcours : l’enfant prodige, la formation à Vienne puis Paris, les deux guerres, les problèmes de santé en cascade, la solitude, l’importance du clan familial mais aussi des soutiens fidèles, les amis - Lipatti, Casals, Grumiaux -, les doutes, les joies…

Raconter une histoire vraie

Le talent de Kribus est de tenir la chronologie sans tomber dans l’anecdote, de raconter une histoire vraie sans être jamais didactique, d’entremêler constamment les voix à travers une seule interprète et, surtout, de trouver le ton juste et vrai qui était aussi celui du jeu de Clara Haskil. Sa mise en scène est au diapason de son texte, économe de moyens mais d’une remarquable efficacité : deux chaises, un cadre de porte, une valise de réfugié, quelques accessoires, et ce rideau imaginaire que Clara écarte régulièrement. Et la musique, bien sûr, choisie avec soin mais utilisée avec parcimonie. L’heure quarante-cinq du spectacle passe sans qu’on regarde une fois sa montre.

Il fallait une interprète d’exception pour incarner un personnage et un texte aussi riches. On reste confondu par Anaïs Marty, jeune comédienne française qui a la modestie, la lumière et le génie tranquille de son personnage. Sans forcer le trait, en variant le débit de la voix ou son intensité, en faisant revivre chaque instant de la vie de "Clarinette", elle livre une prestation exceptionnelle et bouleversante. Comme chez Haskil, la virtuosité se fait oublier pour ne retenir que l’émotion. Et ici aussi, le public ne peut que se lever quand les derniers mots ont fini de résonner.



Nicolas Blanmont

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