Scènes Journaliste et photographe, il a imortalisé Béjart et ses danseurs au plus près pendant plus de 20 ans.

Il lui faut fouiller dans sa mémoire. Peu à peu, les souvenirs refont surface. Les contours en deviennent moins flous puis de plus en plus nets, avant de fourmiller de détails et d’anecdotes. “Au travers de vos questions, je me replonge dans le passé”, confie Henri-Louis Weichselbaum, journaliste et photographe, dont nous tairons l’âge, mais dont la vivacité d’esprit et l’immense carrière aux quatre coins du monde – correspondant de guerre, photographe touche-à-tout (tourisme, monde médical, vedettes de cinéma – Gabin, Bardot,... –, politique) impressionnent.

Ce “passé”, c’est la vingtaine d’années qu’il a vécues aux côtés du danseur et chorégraphe Maurice Béjart, auquel il rend hommage dans l’exposition “Maurice Béjart - Hommage à travers le regard du photographe Henri-Louis Weichselbaum”, à l’initiative du Parlement francophone bruxellois (et en association avec la Maison Maurice Béjart). Une exposition à découvrir jusqu’au 23 mai.

“J’ai toujours été passionné par le cinéma. L’image m’intéressait, raconte-t-il, en arpentant la salle d’exposition. J’ai donc suivi des cours du soir pour apprendre la photo car la photo ne se limite pas à pousser sur un bouton avec son index; c’est quelque chose de très intellectuel”. Il “tombe” dans le journalisme “par hasard”, d’abord comme rédacteur, mais “je m’ennuyais; je me suis vite rendu compte que la photo était plus importante pour moi”.

La géométrie des corps

Free-lance, il voyage d’un continent à l’autre, toujours son objectif à la main. Pendant ce temps, à Bruxelles, un jeune danseur et chorégraphe originaire de Marseille, Maurice Béjart, bouscule les codes de la danse classique, avec le Ballet du XXe siècle (créé en 1960) – et des spectacles comme Le Sacre du Printemps, Le Boléro, La IXe Symphonie,.. – puis, plus tard, l’école de danse Mudra , faisant de Bruxelles une véritable terre de créations.

Comment Henri-Louis Weichselbaum a-t-il croisé la route de Béjart ? “La danse ne m’a jamais intéressé car pour moi, l’homme était transformé en porte-manteau, c’est-à-dire qu’il portait les danseuses. Un jour, ma femme m’a proposé d’aller voir un ballet de Béjart. Ce nom m’était totalement inconnu.” Pour le jeune photographe, c’est une révélation : “J’ai été émerveillé, frappé par la beauté des hommes, la beauté des corps. C’est la première fois que je voyais l’homme mis en valeur autrement. J’ai vu des mouvements, la géométrie des corps. Cela m’a passionné. Et j’ai fait les démarches pour rencontrer Béjart”.

Le chorégraphe accepte. “Ce qui m’a impressionné, ce sont ses yeux, se souvient M. Weichselbaum. Ils vous pénétraient, vous éclairaient. J’étais fasciné. Je lui ai expliqué que je voulais faire des photos selon mon ressenti, être libre de mes mouvements, et il m’a donné carte blanche”. Entre deux reportages, le photographe suit Béjart et ses danseurs au plus près – en répétitions, en phases de création, en spectacles, à l’école Mudra – à Bruxelles et à l’étranger. Sa “marque de fabrique” ? Ces clichés sont en couleurs. Pourquoi ? “Pour moi, la vie, c’est la couleur, surtout pour la danse. Cela apporte une certaine réalité qu’on n’a pas en noir et blanc.”


“Tout le monde dehors !”

La complicité entre les deux hommes durera plus de 20 ans, “de 1968-70 jusqu’aux débuts de Béjart à Lausanne” (NdlR : en 1987, le chorégraphe quitte la Belgique pour la Suisse). “J’ai eu cette chance de sentir au travers du regard de Maurice ce qu’il pensait, sourit Henri-Louis Weichselbaum. A Mudra, par exemple, je m’asseyais le long des miroirs. Parfois, il disait: ‘Tout le monde dehors !’. Tout le monde sortait et moi, je ne bougeais pas. Il me regardait: ‘J’ai dit ‘Tout le monde dehors  !’’. Je lui répondais : ‘Je ne suis pas tout le monde’. Il me regardait, puis m’oubliait. Je comprenais qu’à ce moment-là, si j’avais fait une photo, cela lui aurait déplu. J’assistais ainsi à des créations pendant 3-4 heures avec Béjart et (le danseur) Jorge Donn sans prendre aucune photo. C’est moi qui m’adaptais, bougeais. J’étais une ombre : toujours derrière ou à côté de Béjart et ses danseurs, jamais devant”. Car ce qui intéresse le photographe plus que tout, c’est l’authenticité du moment, du geste, du corps : “Toutes mes photos sont prises sur le vif”.


De ces 20 années, Henri-Louis Weichselbaum retient de Béjart un homme “très exigeant, qui adorait ses danseurs”, l’une de ces rencontres qui marque au fer rouge. “Maurice m’a aidé, il m’a ouvert à la danse, la musique, l’opéra, et puis, il y avait cette magie avec lui, que je n’ai jamais retrouvée ailleurs.”


“Maurice Béjart - Hommage à travers le regard du photographe Henri-Louis Weichselbaum”, au Parlement francophone bruxellois, 77 rue du Lombard à 1000 Bruxelles. A voir jusqu’au 23 mai, de 10 h à 17 h.