Scènes

La preuve d'un "classique" (fût-il romantique...), c'est la durée. "Lucrèce Borgia" de Victor Hugo, par exemple, drame historique en trois actes créé en 1833 au Théâtre de la Porte Saint-Martin, grand succès du théâtre romantique français : est-il seulement encore jouable, audible et regardable aujourd'hui ? L'intrigue paraît hautement invraisemblable, la vérité historique y passe à la trappe, le drame tire dangereusement sur le mélo, tout pour plaire...

Et pourtant, cela fonctionne à merveille. Monté à la manière d'un "théorème pasolinien" par Frédéric Dussenne, dans de sobres costumes contemporains (Lionel Lesire) et en l'absence de tout décor - mis à part un module géométrique mobile en forme de coin (Vincent Bresmal) -, le texte de Hugo, intelligemment dégraissé, met droit dans la cible. Mercredi soir, les spectateurs de la première au Carré des Arts de Mons furent captés dès les premières minutes. On pouvait entendre une mouche voler. Et l'on entendit, hélas, la pluie crépiter sur la toile protégeant la scène et les gradins, ce qui nous fit perdre quelques belles répliques dans le dernier tiers du spectacle.

Charme vénéneux

On en perçut assez, cependant, pour tomber sous le charme vénéneux de cette Lucrèce posée par Hugo comme une assassine froide et lubrique, mais déchirée par un élan maternel irrépressible vers le fils qui lui a été retiré à sa naissance. Valérie Bauchau se jette dans le rôle-titre avec une énergie pure et vibrante qui emporte l'adhésion.

"Dans votre monstre mettez une mère ; et le monstre intéressera, et le monstre fera pleurer, et cette créature qui faisait peur fera pitié, et cette âme difforme deviendra presque belle à vos yeux." Voilà le "théorème" hugolien, tel que l'exprima l'auteur lui-même dans sa préface.

Valérie Bauchau porte bravement cette ambivalence shakespearienne, même si elle convainc un peu moins dans la vengeance que dans la douleur d'une mère rejetée. Dans le personnage de Gennaro, qui adule sa mère inconnue et abhorre le nom des Borgia, Juan Martinez fait preuve d'un bel élan vital, incarnant la générosité, la crédulité et l'intransigeance de la jeunesse face aux crimes et aux compromissions des "adultes".

C'est qu'il y a forcément dans la pièce un conflit de génération, sur lequel la mise en scène insiste à juste titre. Cette dimension-là nous parle sans doute plus que l'exacerbation pure des passions.

Autour de Valérie Bauchau, Rachid Benbouchta est superbe de cynisme et de duplicité dans le personnage du traître Gubetta. Philippe Jeusette campe avec une présence et une évidence sidérantes un duc de Ferrare, mari bafoué à la colère digne d'Othello. Un beau spectacle, à suivre cet été encore au Festival de Spa, puis au théâtre Jean Vilar de Louvain-la-Neuve en janvier 2009.

Mons, Festival au Carré, Carré des Arts. Encore ce vendredi 4 juillet à 21h30. Tél. 065.39.59.39. Spa, Festival de Théâtre, les 15 et 16 août. Tél. 0800.24.140.