Scènes

Thibaut Wenger signe un Koltès touffu et séminal. "Combat de nègre et de chiens", aux Martyrs.

"Combat de nègre et de chiens”, dont l’action se situe sur un chantier français en terre africaine, “ne raconte ni le néocolonialisme ni la question raciale” et n’émet “certainement aucun avis”, affirme Bernard-Marie Koltès en 1983, alors que sa pièce est montée par Patrice Chéreau. ("On ne peut quand même pas toute sa vie ne comprendre et ne parler qu’à son “monde” à soi, qui est si petit !" écrivait-il, six ans plus tôt, dans une lettre à sa mère.)

Posant une situation qu’il a lui-même connue, en visite à des amis sur un site de travaux publics quelque part en Afrique, l’auteur (1948-1989) y démonte les drames petits-bourgeois qui peuvent se nouer là comme ailleurs (une fiancée, un amant, des rapports de force) mais surtout y parle “de trois êtres humains isolés dans un lieu du monde qui leur est étranger”.


Ces trois-là, ce sont Horn, chef du chantier, Léone, la femme qu’il vient de faire venir de Paris pour l’épouser, et Cal, ingénieur colérique dans une relation d’amour-haine avec l’Afrique.

Le soir même du jour où Léone est arrivée, apparaît dans l’ombre un homme, Alboury. Il ne travaille pas là mais vient réclamer le corps de son frère, qu’on dit mort d’un accident sur le chantier. L’argent que lui offre Horn n’y fait rien, c’est le cadavre qu’il veut, pour le rendre à la famille de l’ouvrier.

Huis clos à ciel ouvert

© Christophe Urbain

Pour servir l’écriture élégante, poétique et rugueuse de Koltès, Thibaut Wenger a pris le parti de la pénombre, à rebours de l’aveuglant soleil synonyme d’Afrique. La scénographie d’Arnaud Verley et les lumières de Matthieu Ferry s’associent au paysage musical et sonore composé par Geoffrey Sorgius, Grégoire Letouvet et Marc-Antoine Perio pour circonscrire un obsédant huis clos à ciel ouvert.

La distribution, remarquable, s’y fond avec justesse. Thierry Hellin est un Horn ombrageux, à l’autorité pleine de failles. Fabien Magry (inoubliable Platonov il y a trois ans, sous la direction déjà de Thibaut Wenger) donne à Cal une fièvre inquiétante, imprévisible. Berdine Nusselder compose une Léone tantôt ingénue tantôt prête à tout pour convaincre de son attirance l’Alboury sobre, obstiné et fier de François Ebouele. Des humains face à leurs propres démons, eux-mêmes, dans un spectacle à la langueur implacable.


Bruxelles, Martyrs, jusqu’au 16 octobre 2016, à 20h15 (mardi et samedi à 19h, dimanche à 16h). Durée : 2h. De 9 à 19 €. Infos & rés. : 02.223.32.08, www.theatre-martyrs.be