Scènes Karine Pontiès crée au festival Pays de danses "Le Sourire des égarés". Quatre arpenteurs déjouent leur inadéquation au monde. Critique.

Ils sont étranges parfois, les chemins qu’esquisse une programmation. Jeudi et vendredi, habitués du Théâtre de Liège et festivaliers de Pays de danses se mêlaient pour découvrir successivement le nouvel opus de Karine Pontiès - une création estampillée FWB -, et "De-Apart-Hate" de la chorégraphe et danseuse sud-africaine Mamela Nyamza. Difficile de faire plus distinct. Et pourtant… A priori déconcertante, la soirée ainsi composée suscite des échos.

Travaillant de longue date sur la métamorphose perpétuelle des corps, Karine Pontiès a créé avec sa Cie Dame de Pic près de 40 pièces. Le solo "Hero%" (2015) illustrait déjà le postulat sur lequel la chorégraphe fonde cette nouvelle pièce : "Il faut être en déséquilibre pour comprendre le monde."

© Andrea Messana

Espace matriciel

Les êtres qu’elle met en scène dans "Le Sourire des égarés" sont-ils de chair ou de paille, guerriers sans peur ou naufragés sans repères ? Ils sont quatre, surgissent, rampent, glissent, ploient. Une petite communauté évolue dans ce lieu matriciel, sur ce sol aux couleurs de mousse et de pierre, entre des parois ponctuées de formes oblongues, mi-cocons mi-vitraux. On suit les parcours apparemment aléatoires de l’une, les zigzags obsessifs de l’autre, l’immobilité inquiète d’une troisième, dont un masque escamote le visage… Le tout dans un univers sonore (David Monceau) et visuel (Wilfrid Roche Maëstroni et Marie Gourdain à la scénographie, Guillaume Toussaint Fromentin à la création lumières) qui n’est pas sans évoquer l’esthétique d’un Josef Nadj.

Avec ses contorsions, ses manipulations absurdes, ses figures impossibles, ses appuis improbables, le quatuor (Ares D’Angelo, Eric Domeneghetty, Florencia Demestri, Vilma Pitrinaite) questionne avec la chorégraphe les manières parfois détournées de déjouer notre inadéquation au monde. Ces quatre "Egarés" s’approprient le déséquilibre, qui aurait pu les contraindre, pour répondre au chaos. Et qu’importe si le sens s’échappe, voire tant mieux si les sens s’entrechoquent, si le vivant se frotte à l’artifice, si la raison parfois succombe : c’est le vif qui l’emporte, le vibrant, le désordonné, l’irrésolu avec lequel Karine Pontiès n’a pas fini de nous réconcilier, en redéfinissant à chaque pièce un langage du corps conscient de ses failles et traversé par l’humour. 

© Oscar ORyan

L’humour, chez Mamela Nyamza, est l’un des vecteurs d’un positionnement non seulement artistique mais politique. Chorégraphe, danseuse, militante pour les droits humains, elle dégaine dans "De-Apart-Hate" (en duo avec Aphiwe Livi) un manifeste festif où sont abordés les rapports de genre, les stigmatisations identitaires et en particulier le rôle du christianisme dans les plaies toujours rouvertes de la nation arc-en-ciel - que symbolise en scène un banc multicolore intrinsèquement instable.


  • Festival Pays de danses, à Liège, Hasselt, Maastricht, Eupen, Verviers, Huy, Serain, Engis, jusqu’au 24 février. Infos & rés. : 04.342.00.00, www.theatredeliege.be
  • "Le Sourire des égarés" sera présenté aux Brigittines, Bruxelles, du 22 au 24 février, dans le cadre du festival In Movement. Infos & rés. : 02.213.86.10, www.brigittines.be
  • Mamela Nyamza présente également "De-Apart-Hate" ce samedi 3 février au Senghor, à Bruxelles. Infos & rés. : 02.230.31.40, www.senghor.be